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Un bon salarié est un salarié heureux

Homme fatigué qui se frotte les yeux.
© Thierry Porchet

Le pourcentage de salariés se sentant épuisés émotionnellement a dépassé les 30% pour la première fois en 2022.

Alors que de plus en plus de personnes rencontrent des problèmes de santé mentale au travail, cet enjeu n’est pas encore assez pris en compte en Suisse.

Statistiques, campagnes de prévention, arsenal de mesures: le problème des accidents et des maladies du travail est relativement bien cerné. Mais en matière de santé mentale, cela reste plutôt lacunaire. D’ailleurs, la liste des maladies professionnelles reconnues par la législation suisse comprend toutes sortes d’affections, mais aucune qui soit d’ordre psychique. 

Dans un environnement économique basé sur la compétition et la performance, pas facile d’avouer à son chef ou à ses collègues qu’on traverse un passage à vide, qu’on en a gros sur la patate. Le tabou est sans doute encore plus grand dans certaines branches, comme la construction. C’est pourquoi l’Etat de Neuchâtel a organisé fin janvier, à l’intention des employeurs et des cadres du gros œuvre et du second œuvre, une soirée de sensibilisation à cette problématique, intitulée «Mental au top, chantier au top». Histoire de leur rappeler qu’ils ont tout intérêt à ce que leurs salariés soient bien dans leur peau.

En 2022, la dernière enquête Job Stress Index de la fondation Promotion Santé Suisse a estimé que le manque à gagner dû au stress au travail s’élève à 6,5 milliards de francs pour les entreprises du pays, tous domaines confondus. En effet, selon l’organisation, l’absentéisme (absence pour maladie) et le présentéisme (présence au travail malgré une capacité diminuée) qui en découlent engendrent des pertes de productivité d’en moyenne 14,9% du temps de travail.

La construction très touchée
La construction est l’un des principaux secteurs touchés par les problèmes de santé mentale. Avec 28% de personnes souffrant de stress, selon la dernière Enquête suisse sur la santé (chiffres de 2022), elle arrive en troisième position après la santé et le social (30%) et l‘hôtellerie-restauration (29%). En outre, c’est aussi le quatrième secteur d’activité où il y a le plus de contraintes psychosociales (telles qu’exigences et intensité élevées, stress, discrimination ou violence, insécurité de l’emploi, faible autonomie, manque de reconnaissance, etc.), puisque la moitié des salariés en subit au moins trois. 

«Dans la branche, il y a de plus en plus de personnes qui font des burn-out, confirme Simon Constantin, membre de la direction du secteur construction d'Unia. Le surmenage touche surtout les contremaîtres et les chefs d’équipe. Ils font face à une pression croissante, avec des délais parfois impossibles à tenir et des problèmes d’organisation du travail liés à la pénurie de main-d’œuvre. Certains se retrouvent ainsi avec plusieurs chantiers à gérer en même temps. Tout ça, ce sont des soucis qu’ils ramènent à la maison. Les travailleurs nous en parlent régulièrement lors des visites de chantier. Beaucoup de gens quittent le métier à cause de cette pression.»

Toujours plus d’employés stress
De manière générale, le stress au travail a nettement augmenté dans tous les secteurs en une décennie. En 2012, 18% des personnes interrogées dans le cadre de l’Enquête suisse sur la santé se disaient stressées la plupart du temps par leur travail, contre 23% en 2022. Dans le Job Stress Index, on souligne que le pourcentage de salariés se sentant épuisés émotionnellement a dépassé les 30% pour la première fois en 2022. Et près de trois personnes sur dix (28,2%) présentent un niveau de stress critique parce que leur charge de travail dépasse les ressources dont elles disposent. Enfin, la dépression est la deuxième cause de baisse de productivité après les maux de dos, comme l’indique une étude menée en 2025 par des chercheurs zurichois, bernois et lucernois.

Les atteintes à la santé mentale au travail peuvent avoir des conséquences tragiques. Une étude de la Haute école de travail social de Fribourg, qui vient d’être publiée, révèle par exemple que les professionnels de la santé et du social font face à un risque suicidaire quatre fois plus élevé que le reste de la population. D’après la Confédération européenne des syndicats, près de 10 000 travailleuses et travailleurs meurent chaque année en Europe en raison du stress professionnel, soit trois fois plus que les victimes d'accidents du travail. Deux principaux facteurs sont mis en cause: les maladies cardiaques induites par le stress et les suicides liés à la dépression au travail. 

Pour de meilleures conditions de travail
En 2018 et 2020, le conseiller national Mathias Reynard – actuel conseiller d’Etat valaisan – avait déposé une initiative parlementaire, puis un postulat, demandant que le burn-out soit reconnu comme maladie professionnelle. Mais ses deux propositions ont été rejetées par le Parlement, même si le Conseil fédéral était prêt à se pencher sur la question. Le socialiste notait que plusieurs pays européens ont déjà adapté leur législation dans ce sens et regrettait que ce soit «l'ensemble de la société qui paie pour un problème qui est lié intrinsèquement aux conditions de travail».

L’association Minds, basée à Genève et active dans le domaine de la santé mentale (minds-ge.ch), partage ce constat et plaide pour qu’on investisse davantage dans la prévention. «La santé psychique dans la vie professionnelle commence par de bonnes conditions de travail, estime sa directrice, Andrea Pereira, docteure en psychologie sociale. Au lieu de traiter les conséquences du mal, les entreprises devraient attaquer celui-ci à la racine.» Hélas, remarque l’association, la logique de profit et le déséquilibre entre offres et demandes d’emploi n’incitent pas les employeurs à agir. Afin d’améliorer le bien-être au travail, Minds recommande notamment d’optimiser les ressources pour éviter de fonctionner en sous-effectifs, de s’assurer que la distribution des rôles et des responsabilités est bien définie et de veiller à créer une bonne ambiance entre collègues. Le tout grâce à un management bienveillant. «Est-ce là le secret du bien-être au travail? Probablement pas pour tout le monde, mais c’est en tout cas un bon début!» 

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