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Travailler pour presque rien: le quotidien des requérants

CFA de Boudry
©Neil Labrador/archives

Avec 21 francs d’argent de poche par semaine, beaucoup de requérants d’asile choisissent de travailler lors de leur arrivée dans un CFA pour améliorer leur condition.

L’Observatoire romand du droit d’asile et des étranger·èrexs publie un dossier sur l’occupation des demandeurs d’asile. Une personne passée par les foyers témoigne.

Dans quelles conditions les personnes qui demandent l’asile en Suisse travaillent-elles? Ont-elles le droit de travailler? Si oui, pour quel salaire? Ce sont à ces questions et à bien d’autres que l’Observatoire romand du droit d’asile et des étranger·èrexs (ODAE) tente de répondre dans son dossier Panorama No 10. Une thématique aussi complexe que la politique d’asile elle-même (lire encadré ci-après), même si on observe une constante: la majeure partie des personnes concernées souhaitent travailler.

A l’image de Mary*. Cette quadragénaire connaît bien les programmes d’occupation des foyers suisses. Mary possédait un petit magasin en Afrique avant d’arriver dans le canton de Genève. Une situation qu’elle aimait, mais qu’elle a dû fuir pour des raisons politiques, laissant ses enfants derrière elle. Après un long périple, la mère de famille atteint la Suisse, absolument seule. «J’étais à la fois soulagée d’arriver et triste parce que mes deux enfants étaient encore dans mon pays. Mais je devais partir, je n’avais pas le choix.» Mary est accueillie dans un foyer. La vie ici est «rude». Les chambres sont petites, les gens s’entassent.

«J’étais exploitée, mais quel choix j’avais?»

Alors chaque occasion de se changer les idées est la bienvenue, surtout quand elle permet de gagner aussi un peu d’argent, pour survivre ici et pour aider ceux qui sont restés au pays. «Une femme africaine qui vivait dans mon foyer depuis plus longtemps que moi m’a dit qu’il existait des programmes d’occupation. On pouvait faire le ménage et gagner jusqu’à 300 francs par mois. Même si ce n’était pas un travail que je souhaitais faire, j’ai demandé aux employés du foyer de m’inscrire. Je devais envoyer de l’argent à mes enfants.»

Même si Mary parle de «travail», ce n’est pas la dénomination officielle de ces activités, que les établissements d’accueil nomment «programmes d’occupation». Mais, en pratique, pas de place au doute: il s’agit bien de travailler. «Ce n’était pas une activité pour s’amuser, ça non! sourit Mary. J’ai fait le ménage, trié les déchets et nettoyé les toilettes. C’était un vrai travail, et les employés du foyer vérifiaient si tout était bien fait. D’ailleurs, vu le prix auquel on me payait, on peut même dire que j’étais exploitée! Mais quel autre choix j’avais? En dehors de ces programmes d’occupation, je n’avais pas de travail.» 

Tout pour aider son dossier

Mary, comme la plupart des bénéficiaires du programme, se donne à fond dans ce job. «Quand ta procédure d’admission est en cours, tu ferais n’importe quoi pour aider ton dossier. Donc on travaillait bien. C’est normal, si on te paie, tu travailles correctement. Mais personne ne se plaignait de ces conditions ou du revenu très faible de ces jobs. Là aussi, on avait peur que cela nous desserve dans notre procédure pour obtenir des papiers. Et puis, les assistants sociaux étaient au courant des sommes qu’on touchait, donc on se disait que c’était normal.»

Mary a finalement obtenu son permis de séjour et a pu faire venir ses deux enfants, aujourd’hui jeunes adultes, en Suisse. Elle a trouvé un travail et veut entamer une formation. Mais elle espère toujours voir les conditions changer pour ceux qui se trouvent aujourd’hui à la place qui était la sienne hier. «Pour le même travail, ce n’est pas normal qu’une personne soit payée cinq à six fois moins, simplement parce qu’elle n’a pas encore ses papiers. A la fin, le ménage est fait dans les deux cas, non?»

* Prénom d’emprunt

Le droit au travail… en principe

Ce Panorama No 10 de l’ODAE, rédigé par Aude Martenot, Wanda Minnig et Elisa Turtschi, détaille les conditions de travail des requérants dès leur arrivée en Suisse, dans les Centres fédéraux pour requérants d'asile (CFA), où chaque demandeur passe ses premiers mois. «Les requérants d’asile reçoivent 21 francs par semaine et un système de sanction financière existe au sein des centres, expliquent les trois rédactrices. Donc dès qu’ils le peuvent, ils se mettent à travailler pour améliorer leurs conditions de vie.» Selon les chiffres obtenus par l’ODAE auprès du Secrétariat d'Etat aux migrations, en 2025, près de 60 000 heures ont été effectuées par 2023 personnes différentes au CFA de Boudry (NE), le principal centre d’accueil de Suisse romande.

Après quatre mois et demi, les demandeurs sont attribués à un canton et les possibilités d’exercer une activité rémunérée changent. Pour certains requérants (lire ci-dessous), le monde du travail s’ouvre. Enfin… théoriquement. «Les personnes qui obtiennent un permis provisoire ont de la peine à trouver un poste, précisément parce que l’employeur craint que le salarié ne doive quitter le pays d’un jour à l’autre, expliquent Aude Martenot, Wanda Minnig et Elisa Turtschi. Alors qu’en réalité, la majorité des personnes qui ont ce statut finissent par rester définitivement en Suisse.» Pour beaucoup, la seule option est alors d’accepter les «programmes d’occupation» proposés par les cantons, en partenariat avec des communes ou des entreprises. Les situations diffèrent selon les régions, mais à la lecture du dossier de l’ODAE, on entrevoit un système qui se soucie peu de l’avenir des requérants.

Sous couvert d’intégration, ces programmes ont par exemple permis à Saint-Gall de payer des demandeurs d’asile 1,5 franc l’heure. «Officiellement, ils devraient aider à s’intégrer sur le marché du travail, remarquent les trois membres du secrétariat de l’ODAE. Mais dans les faits, on ne leur propose que des tâches pénibles, sans lien avec leurs compétences et leurs qualifications.» De plus, ces «occupations» se trouvent en dehors du champ du travail et donc des lois qui l’encadrent. Or, accepter que ce qui s’apparente à un emploi puisse s’affranchir de la Loi sur le travail pour un requérant d’asile, c’est prendre le risque que d’autres groupes de la population subissent le même sort. Un potentiel détricotage que l’ODAE dénonce.

Quel droit selon quel permis?

Les possibilités professionnelles ne sont pas identiques pour tous les réfugiés en Suisse. L’ODAE propose un résumé dans sa brochure. Les personnes reconnues réfugiées ou apatrides (permis B), admises à titre provisoire (F) ou avec statut de protection (S), peuvent travailler dès l’obtention de leur statut. Les personnes en cours de procédure d’asile (N) ne bénéficient pas de droit systématique au travail. Une demande doit être faite auprès des autorités cantonales, qui sont libres de refuser. Le principe de priorité indigène – attester qu’aucune personne déjà résidente en Suisse ne peut pourvoir l’emploi – s’applique, précise l’ODAE. Enfin, les personnes déboutées de l’asile ou ayant reçu une décision de non-entrée en matière (NEM) ne peuvent pas travailler, même dans le cas où aucune expulsion n’est envisageable. A noter que les activités bénévoles à but social ou caritatif sont permises pour tous. 

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