«Le travail donne du sens à la vie»
«Au début, ce n’était pas facile pour moi de venir, car ça me dérangeait de n’être présent que quelques jours par semaine. Mais j'ai appris à accepter mes limites», explique Mohamed Abukar Mursal.
Grâce aux ateliers arihane, à Neuchâtel, Mohamed Abukar Mursal a trouvé une activité adaptée à son handicap. Lorsque travail ne rime pas avec exploitation, il se transforme en un outil précieux pour avancer.
Mohamed Abukar Mursal saisit fièrement son book, où toutes ses productions sont soigneusement rangées. Affiches, cartes postales qui évoquent son Afrique natale, dessins numériques, le travail fourni par celui que tout le monde appelle «Momo» dans l’atelier est conséquent. Et pourtant, rien ne destinait ce Somalien de 56 ans à occuper un poste de graphiste à Neuchâtel.
Aîné d’une fratrie de sept, il quitte son pays avec sa famille à l’âge de 22 ans, direction la Suisse. Mohamed Abukar Mursal enchaîne les petits boulots, notamment dans le nettoyage, pour financer ses études et ses cours de français. Il effectue un apprentissage de laborantin en chimie et sa route semble tracée. Mais Mohamed doit se battre avec lui-même. Il souffre d’hémophilie, une maladie qui réduit la capacité du corps à faire coaguler le sang. Résultat: les hémorragies sont fréquentes. Si dans un premier temps, sa santé lui permet quand même de travailler, sa situation se dégrade au fil du temps. Outre le risque d’hémorragie au moindre choc, les articulations sont aussi abîmées par l’hémophilie et chaque effort physique devient douloureux.
L’exemple du père
Il décide donc de se réorienter. «J’ai tenté une reconversion professionnelle dans l’horlogerie, sans succès. Je ne pouvais pas rester assis toute la journée. Mon dos ne supportait pas, se souvient le Neuchâtelois d’adoption. Moralement, ça m’a atteint de ne pas y arriver. Dans ma culture, on fait des efforts pour s’intégrer. Mon père a tout recommencé en arrivant en Suisse et il est devenu bibliothécaire en réussissant son CFC. C’est un exemple pour mes six frères et sœurs et moi-même. Alors ne pas pouvoir travailler, ça a été dur à encaisser, d’autant plus que je suis l’aîné et que je ressentais une forme de responsabilité. J’étais révolté contre moi-même, contre ma maladie.»
Mais Mohamed doit affronter la réalité. Son état de santé ne lui permet pas de travailler «normalement». Avec le soutien de ses médecins et de Pro Infirmis, il découvre les ateliers de la Fondation neuchâteloise Foyer Handicap. Ces derniers permettent aux bénéficiaires de réaliser une véritable activité professionnelle, tout en s’adaptant aux besoins des travailleurs. «Au début, ce n’était pas facile pour moi de venir. Ça me dérangeait de n’être présent que quelques jours par semaine, car j’ai toujours été très exigeant avec moi-même, analyse-t-il. Mais j’ai dû apprendre à accepter mes limites et, avec le temps, je suis devenu plus résilient.»
Et en acceptant sa situation, «Momo» apprend aussi à apprécier son nouveau travail, où il exerce environ douze heures par semaine. «Ce qui est super ici, c’est que tout le monde est très flexible. Quand je n’arrive pas à travailler à cause de mon état de santé, j’ai juste un coup de fil à passer et c’est bon. Et quand on est là, on est aussi très bien encadrés. Les maîtres socioprofessionnels nous guident, nous conseillent en cas de doute. Et quand on termine notre tâche, on nous dit qu’on a fait un super travail. Etre valorisé, c’est quelque chose qui manque beaucoup quand on souffre d’une maladie.»
Car le travail est aussi un moyen d’émancipation. Pour Mohamed Abukar Mursal, c’est même un peu plus que ça. «Selon moi, c’est un besoin humain. Quand il n’y en a plus, la vie s’arrête. Et je ne parle pas simplement d’être employé ou employeur, même à la retraite on continue à travailler. Alors oui, il n’y a pas que ça dans la vie, mais ça en fait partie. Et à l’atelier, ce travail donne du sens. On crée des brochures pour des associations, on gère le bureau de poste… on participe à la société, tout simplement.» Une société qui n’est pas toujours tendre avec ceux qui ne rentrent pas dans son moule, comme Mohamed l’a appris à ses dépens. Toute sa vie, il a vu à quel point le monde du travail était inadapté pour lui. «Il est déjà tellement dur pour les personnes valides! remarque-t-il. Alors, imaginez pour nous…»
Même s’il lui arrive encore de ressentir de la frustration quant à son état de santé, le Neuchâtelois est reconnaissant d’avoir découvert un espace où la qualité des rapports humains est «incomparable». Un lieu où il se sent à égalité avec ses collègues, qu’ils soient valides ou en situation de handicap. «La grande différence ici, c’est le respect», explique-t-il. Mais il y a une peine que l’atelier ne peut pas atténuer… celle de revoir son continent. «La Somalie me manque toujours. Mais ma condition de santé ne me permet pas d’y retourner. Je pourrais faire le voyage, mais au moindre saignement, je risquerais ma vie, car les infrastructures ne sont pas les mêmes qu’en Suisse.» Alors, puisque Momo ne peut plus se rendre en Afrique, c’est lui qui la ramène à Neuchâtel, sur ses cartes postales. Un double remède, à la fois contre la nostalgie de sa terre natale, mais aussi contre la solitude du handicap.