«Une profession couteau suisse»
De passage au festival BDFIL, l’artiste est exposée dans le cadre d’un projet avec Médecins sans frontières.
L’autrice jurassienne de bande dessinée Léandre Ackermann œuvre pour de meilleures conditions de travail dans son domaine.
Sur un mur de l’espace d’exposition Pyxis, dans le cadre du festival BDFIL à Lausanne, une fresque* relate le parcours tragique de jeunes Soudanais. La guerre, la traversée du désert, de la Méditerranée, la vie à Calais, leur espoir d’atteindre enfin la Grande-Bretagne, parce qu’ils y ont de la famille, parce qu’ils parlent quelques mots d’anglais… «La colonisation de leur pays par l’Angleterre est certainement un facteur. La France ne fait pas partie de leur carte mentale. Si près du but, ils tiennent à l’atteindre», explique Léandre Ackermann. La bédéiste et illustratrice jurassienne a été invitée par Médecins sans frontières. L’ONG tient un centre de jour à Calais pour offrir un moment de répit à ces mineurs non accompagnés, principalement originaires du Soudan. Ils peuvent se doucher, manger, jouer et bénéficier d’un accompagnement psychologique et médical. Pendant son séjour, Léandre Ackermann a animé des ateliers, mais la plupart ont préféré poser devant l’artiste qui les a croqués avec brio. «Un jeune n’avait jamais dessiné de sa vie. J’avoue que je suis tombée des nues. Je pensais que c’était une expérience universelle.»
La jeune autrice a d’ailleurs coutume de dire qu’elle n’a jamais arrêté de dessiner. La BD? Ses parents en lisaient beaucoup, son projet de maturité a pris cette forme, puis c’est tout naturellement qu’une école d’art en Valais lui a ouvert ses portes. Elle a étudié en Belgique, travaillé dans des résidences en France et au Canada. C’est là qu’elle a réalisé qu’elle avait droit à un passeport canadien, ses parents, jeunes, ayant vécu là-bas trois ans et acquis simplement la citoyenneté. Les droits humains ne sont décidément pas les mêmes entre le monde occidental et le Sud global…
Syndicat de bédéistes
Léandre Ackermann mène avec ténacité sa carrière d’artiste indépendante. «Mes revenus ne viennent pas de la vente de BD. C’est une profession couteau suisse avec des mandats d’illustration ou des ateliers dans des classes par exemple.» Elle travaille de surcroît dans une bibliothèque à Moutier à temps partiel. Son poste d’auxiliaire, qu’elle aime beaucoup, lui laisse le temps de créer dans son atelier sis à la gare de Courfaivre et de s’engager bénévolement depuis 2019 au sein de l’Association professionnelle des autrices et auteurs de bandes dessinées suisses, plus connue sous son appellation anglaise Swiss Comics Artists Association (SCAA). Coprésidente depuis 2023, la cheville ouvrière précise: «Cette association a été créée à Genève, mais elle est nationale. Elle est à la naissance de l’Ecole supérieure de bande dessinée et d’illustration de Genève. Mais on se bat toujours pour nos conditions de travail. Financièrement, je dirais que c’est même plus difficile qu’avant, car on assiste à une surproduction de grandes maisons d’édition également propriétaires des moyens de diffusion, déplore-t-elle. Des événements comme BDFIL permettent de partager les problèmes, de se rendre compte qu’ils ne sont pas individuels mais structurels. Tout le monde galère parce que les éditeurs ne paient pas, parce qu’on nous balade entre littérature et arts visuels…»
Le 9e art fait encore le grand écart. Selon les cantons, la reconnaissance n’est pas la même. Léandre Ackermann se réjouit de la publication d’une enquête nationale sur la profession l’an prochain.
«La bûche»
Son élan pour le collectif l’a fait entrer dans La bûche, un fanzine et un collectif romand de dessinatrices qu’elle coordonnera entre 2016 et 2021. «Nous ne voulons pas être réduites à notre genre, mais les femmes dans ce métier ont besoin de visibilité», relate Léandre Ackermann, en se remémorant sa prise de conscience à la suite du Festival d’Angoulême en 2016 où aucune dessinatrice n’avait été nominée pour le grand prix. Son prénom masculin n’a jamais joué en sa faveur d’ailleurs. «Je reçois du courrier avec Monsieur en en-tête, sourit-elle. Mes parents ont cru que c’était un prénom féminin en entendant parler ma grand-mère d’une bergère qui portait ce prénom.»
Ses histoires courtes jouent avec les formes, dans un style graphique qu’elle définit comme semi-réaliste. Le contenu, lui, s’ancre dans la réalité. «J’adore me documenter sur des sujets que je ne connais pas, j’amasse énormément d’informations», explique-t-elle. En ce moment, elle aborde le thème très large du textile qui regroupe des sujets essentiels à ses yeux, comme le féminisme et l’écologie, tout en prenant des chemins de traverse. «Je suis allée visiter le musée de la machine à coudre. C’est vraiment formidable. L’évolution des techniques domestiques me passionne», souligne-t-elle. Quand elle parle de féminisme au travers d’une histoire courte parue dans la publication La bûche, elle donne à voir des personnages qui changent de rôles sans peur d’utiliser des codes machistes tout en les inversant**. «J’aime jouer avec l’absurde», résume Léandre Ackermann, qui adore les bédéistes Frederik Peeters et Camille Jourdy.
Questions philosophiques
En 2015, sa première BD, L’Odyssée du microscopique, était publiée en France avec le scénariste Olivier F. Delasalle. L’histoire commence par un journaliste qui se réveille heureux, sans savoir pourquoi. Il arrive dans sa rédaction où les contraintes économiques se focalisent sur la machine à café. «Le fond de l’histoire pose plutôt la question de la manière dont les anecdotes peuvent avoir un écho dans la grande Histoire», explique Léandre Ackermann, touchée par les questions philosophiques et par les aventures humaines. Même quand elle plonge dans le sujet aride de l’optimisation financière pour Fronde fiscale avec le scénariste Ferenc, elle s’accroche à celui qui la dénonce, Antoine Deltour, le lanceur d'alerte aux convictions bouillonnantes qui a participé à la création. «C’était génial d’avoir accès à la source», souligne la talentueuse dessinatrice, entre politique, philosophie et poétique. Une de ses grandes questions du moment: «Pourquoi les gens vivent là où ils vivent?»
* à voir jusqu’au 10 mai à Pyxis, Maison de la culture et de l’exploration numérique (place de la Cathédrale 6, Lausanne) sur ce site web
** à voir ici