Une vidéo de Thierry Porchet.
«Je rêve d’un monde sans frontières»
Henry Cardona travaille à l’aube dans la livraison de journaux et au crépuscule dans le nettoyage.
Livreur le matin et nettoyeur le soir, Henry Cardona, membre d'Unia et militant pour les droits des sans-papiers, a vécu dix-sept ans sans statut légal.
Chaque nuit, à 3h du matin, Henry Cardona se lève. Depuis plus de trente ans, à l’aube, le livreur sillonne en scooter la campagne genevoise pour distribuer les journaux dans les boîtes aux lettres. Malgré son réveil nocturne, le travail achevé vers 8h30, il a le sourire en arrivant devant les bureaux d’Unia. «J’habite tout près. Mais cela fait un moment que je ne suis plus venu au syndicat, dit-il. Le soir, je suis employé dans une entreprise de nettoyage. C’est peu compatible avec les réunions syndicales et avec une vie de famille.» Un double job donc pour le travailleur, célibataire, de 67 ans. Quid de sa retraite? «Je touche environ 1300 francs d’AVS et d’un tout petit deuxième pilier. Tant que je peux travailler, je ne veux pas demander les prestations complémentaires. C’est comme si je demandais la charité. J’ai accompagné des amis au chômage et, même là, c’est parfois humiliant, avec de l’argent qu’on leur enlève pour un oui ou pour un non», s’indigne Henry Cardona, qui s’est toujours battu pour les droits humains, surtout ceux des autres.
De la Colombie à la Suisse
En entrant dans la salle de réunion baptisée du nom du camarade syndical Daniel Marco, il se souvient: «Il m’a beaucoup appris et j’ai toujours été très admiratif de son engagement.»
Cheville ouvrière du Collectif des travailleuses et travailleurs sans statut légal (CTSSL), Henry Cardona n’aime pas utiliser le terme «sans-papiers». «Nous avions des papiers. J’ai toujours eu mon passeport colombien», précise-t-il, aujourd’hui citoyen suisse.
Sa vie commence au centre de la Colombie, zone caféière, à la fin des années 1950 dans la ville de Pereira. Ce fils d’une grande famille ouvrière étudie à l’université. «Cinq ans pour devenir ingénieur en électricité. La technologie a avancé si vite, que ce que j’avais appris était déjà périmé à mon entrée dans le monde professionnel, se remémore-t-il. J’ai donc fait du travail administratif dans l’installation et la restructuration de réseaux électriques.» Face à la corruption et aux abus de pouvoir, le jeune Henry s’érige en justicier, au point qu’il commence à craindre pour sa vie. «Mon cousin, membre de l’Unión Patriótica, a été assassiné comme des milliers d’autres», assène-t-il.
En 1990, un compatriote exilé l’aide à venir en Suisse comme touriste. Le trentenaire espère reprendre des études, mais il finira par travailler, au noir. «Entre compatriotes, quand on partait le matin, on se disait au revoir, tout en se demandant si on allait se revoir…» se souvient-il. Les expulsions sont nombreuses, parfois sans tenir compte des pays d’origine. La peur est quotidienne.
Lutte collective
Face à cette situation inhumaine, au tournant du XXIe siècle, Henry Cardona approche les syndicats Unia et SIT. Il met alors surtout en lumière le travail des femmes d’Amérique latine et des Philippines, qui gardaient les enfants, s’occupaient des seniors, nettoyaient les maisons… «La plupart gagnait 500 à 1000 francs par mois. Avec l’aide des syndicats et d’organisations telles que Attac, Caritas, l’Eper, des collectifs se sont créés un peu partout. On faisait des permanences, des actions, des discours, même en public. J’étais prêt à me faire expulser comme tant d’autres avant moi. Je me suis dit: “Ça passe ou ça casse!”»
La lutte a payé. Après dix-sept ans sans statut légal, Henry Cardona a décroché un permis B pour cas de rigueur (dit aussi humanitaire). C’était en 2008, bien avant l’opération Papyrus qui a permis de régulariser davantage de travailleuses et de travailleurs à Genève.
«Je n’ai pas pu faire venir ma fille restée au pays, car elle avait déjà 19 ans, raconte-t-il. Seules les personnes mineures bénéficiaient d’un regroupement familial et elle avait déjà sa vie. Au moins, grâce à mon travail ici, j’ai pu lui offrir des études universitaires en Colombie et aux Etats-Unis», souligne Henry Cardona, dont les quatre frères et la sœur ont émigré là-bas. «J’aurais aimé aller les voir à l’occasion du Mundial cet été, mais je ne veux pas mettre les pieds dans le pays de Trump», note le militant profondément de gauche.
Des secundos bien formés
Henry Cardona s’est mis en retrait de la lutte syndicale, mais continue à manifester et à s’engager face aux injustices. «Des personnes ne sont toujours pas déclarées par leurs employeurs, malgré les chèques-emploi. Je connais aussi des gens qui repartent dans leur pays sans toucher l’AVS à laquelle ils ont droit, après tant d’années de travail en Suisse», regrette-t-il. «Heureusement, la deuxième génération est là et est bien formée. Ces secundos ont sorti la tête de l’eau.»
Même s’il ne pense pas retourner vivre en Colombie, Henry Cardona est scotché à l’actualité politique de son pays d’origine. «Sur les réseaux, je suis libre de tout dire. Les Colombiens, eux, risquent leur vie», souligne le fervent défenseur du président de gauche actuel Gustavo Petro. «Au contraire de Lula ou de Morales, il a su former une relève», dit-il, confiant dans l’élection présidentielle de fin mai. «Les Colombiens se sont réveillés, mais l’opposition détient les médias et a toujours beaucoup de pouvoir. La lutte pacifiste doit continuer.» Et de conclure plus largement: «Si la Suisse vend des armes à Israël et aux Etats-Unis, elle devrait aussi accueillir les émigrés… Je rêve d’un monde sans frontières. Que tout le monde puisse vivre là où il se sent bien.»