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Sur un fil entre art et intégration

Lucie Schaeren
© Olivier Vogelsang

Lucie Schaeren a développé sa créativité de manière autodidacte: «Certaines personnes m’incitaient à m’inscrire aux beaux-arts, mais je n’avais pas envie d’en faire mon métier. Pendant longtemps, j’ai peint dans mon coin. C’était mon refuge.»

Sociologue et artiste, Lucie Schaeren a cofondé l’association Reliefs qui, depuis dix ans, favorise l’inclusion et la participation à la vie collective.

Le fil rouge de Lucie Schaeren a cette qualité de créer de nombreuses circonvolutions sans jamais faire de nœuds. Artiste, elle l’est au travers de sa peinture, mais aussi de ses relations. Tissant une vaste toile de liens, elle aime mêler arts, réflexions et rencontres. Avant de parler de l’association Reliefs qui mène des projets, depuis dix ans, un peu partout en Suisse romande, revenons sur le parcours de la Morgienne, attachée à sa liberté. 

«Je n’ai jamais voulu faire de cours de dessin. L’école était bien suffisante», raconte Lucie Schaeren, qui a développé sa créativité de manière autodidacte. «Certaines personnes m’incitaient à m’inscrire aux beaux-arts, mais je n’avais pas envie d’en faire mon métier. Pendant longtemps, j’ai peint dans mon coin. C’était mon refuge.» Elle choisit les sciences sociales à l’Université de Genève, met de côté sa pratique artistique, avant que celle-ci ne se ravive lors d’une année d’études passée à Berlin. 

Professionnellement, la bilingue est engagée dans un projet national d’éducation à la citoyenneté intitulée «La jeunesse débat» et participe à un manuel scolaire Mon carnet citoyen. Dans l’ombre, elle dessine et peint. 

 

Subjectivité assumée

Peu à peu, ses deux facettes d’elle-même se rapprochent à l’occasion d’un master sur les pratiques socialement engagées à l’école d’art de Sierre. Un de ses projets est consacré aux anciennes maisons d’ouvriers d’Alusuisse à Chippis. «Je les ai trouvées si belles que j’ai eu envie d’aller rencontrer leurs habitants. Je me souviens d’un vieux monsieur italien, ancien ouvrier, mais aussi du récit douloureux d’un homme yéniche enlevé à ses parents. En fait, j’ai bu beaucoup de cafés avec des gens très touchants et enregistré des textes dont j’ai assumé la subjectivité. Mon “je” très timide s’est affermi, et j’ai réalisé que mon rapport aux autres se modifiait, raconte Lucie Schaeren. C’est important de savoir où l’on est, de s’observer dans la relation. Cette articulation est très fine, entre l’angoisse de tomber dans l’égotisme et celui de se perdre dans le collectif.»

 

L’idée de Reliefs prend forme en entendant les récits d’amies infirmières travaillant auprès de personnes requérantes d’asile. «Avec l’une d’elles, nous avons voulu offrir un espace de rencontres autre, au-delà des mesures étatiques; faire ensemble avec une diversité de personnes, sans étiquette. Sortir des catégories telles que migrants, vieux, jeunes, handicapés, etc.», explique Lucie Schaeren. Si une majorité des participants à Reliefs a un parcours migratoire, tous les intéressés sont les bienvenus. 

Depuis dix ans, l’association a évolué. Souple, elle s’engage dans des projets en fonction des besoins amenés par les participants. «La plupart des personnes immigrées souhaitent rencontrer des gens d’ici. Et vice-versa. Je me souviens qu’un des participants – que j’avais également aidé à trouver un appartement et un apprentissage – ne savait pas comment me remercier. Alors que d’être en lien avec lui était si enrichissant que je me sentais moi-même redevable», explique celle qui confie étouffer un peu si elle ne fréquente que des gens qui lui ressemblent. 

Dans le cadre du projet participatif «Territoires partagés», en plus des ateliers de création qui constituent le cœur du programme, des ateliers musicaux sont proposés chaque mois par son compagnon, un musicien grec vivant en Autriche. De quoi voyager pour la nomade dans l’âme. La longue fresque de portraits de 40 mètres de long réalisée avec les participants témoigne de l’importance d’avoir des repères. «C’est un symbole de ce que beaucoup disent de l’association. A savoir que Reliefs, c’est appartenir à un collectif, c’est une sorte de port d’attache…» se réjouit Lucie Schaeren. 

 

Projets hybrides

«L’art n’est pas une finalité, mais un moyen qui permet le lien et une expérience sensorielle face au monde, face à la société. Nous privilégions le beau qui crée un effet. Lors de la création de la fresque, beaucoup nous disaient qu’ils ne savaient pas dessiner. En voyant le résultat, ils ont été éblouis et cela a invalidé leur idée de départ», ajoute l’artiste. L’association est encore discrète, conséquence de sa taille surtout: trois salariées se partagent un 85% de temps de travail. Elle privilégie donc la qualité à la quantité. «Les demandes de fonds ne sont pas simples, car nos projets sont hybrides entre culture, santé, intégration et recherche», explique Lucie Schaeren. 

Reste que Reliefs répond à de nombreux mandats de formation et d’accompagnement pour le service public, sur les thèmes de la participation et de l’inclusivité.

L’un de ses projets, «Voi.es.x de résistance», a fait le tour de la Suisse romande, notamment dans les bibliothèques de Delémont, Monthey et La Chaux-de-Fonds. Ces points de vue de personnes requérantes d’asile qui nettoient les bus lausannois seront bientôt dans les rues de Prilly, Epalinges et Chavannes. Leurs paroles sont accompagnées des réflexions, sous forme poétique, de la sociologue. Ce qui l’a particulièrement frappée? «Toutes et tous parlent du flou de l’attribution des permis et de l’inégalité de traitement. Cela les rend fous. Cette violence d’Etat, structurelle, atteint leur santé mentale, car ils se disent que le problème, c’est eux-mêmes.» Lucie Schaeren ne se départit pas de son optimisme malgré tout. «J’ai confiance en la vie, mais aussi un joli fond d’angoisse. En fait, je cultive une forme de pragmatisme. A savoir qu’on n’a rien d’autre à faire que d’agir pour nos valeurs. C’est trop facile de se laisser décomposer par le monde actuel. Le “à quoi bon” n’est pas tenable. Il y a dix ans, je me disais que Reliefs n’allait pas sauver le monde. Mais aujourd’hui, j’ai l’impression que ce que nous proposons à notre toute petite échelle est ce dont on a besoin pour avancer. Soit des moments de convivialité, de rencontres et de beauté.»

 

Plus d'infos sur: associationreliefs.ch et sur lucieschaeren.ch