Vaud: visibilité accrue des victimes de traite

Femme désespérée qui trouve du réconfort autour d'un café.
© Thierry Porchet

Une constante réunit les personnes prises dans cette forme d’esclavage moderne: elles ont toutes fait l’objet de fausses promesses croyant obtenir dans nos frontières un travail bien rémunéré et un meilleur avenir. Une grande majorité des victimes sont des femmes, nombreuses contraintes à la prostitution.

Le nombre de victimes de traite et d’exploitation détectées et suivies dans le canton de Vaud a fortement augmenté au cours de ces dernières années

Entre 2015 et 2021, douze fois plus de victimes ont été détectées, et l’an passé plus de 2000 entretiens de suivi ont été menés contre quelque 200 sept ans auparavant: l’Etat de Vaud a tiré fin janvier un bilan très positif de l’activité de l’Association de soutien aux victimes de traite et d’exploitation (Astrée). Unique structure du genre en Suisse romande, l’organisation, créée en 2015 et subventionnée par le Canton à hauteur de 1,4 million de francs par an (95%), a fait l’objet d’une évaluation externe. L’augmentation des cas constatée – 25 en moyenne annuellement contre 2 à 3 avant la création d’Astrée – n’étonne pas Anne Ansermet, codirectrice de l’association aux côtés d’Angela Oriti. «Ce n’est pas une surprise. Quand on se donne les moyens, les résultats sont là. Mais il ne s’agit vraisemblablement que de la pointe de l’iceberg.» Si le profil des personnes prises dans cette forme moderne d’esclavage varie, une constante les réunit: toutes ont fait l’objet de fausses promesses croyant obtenir dans nos frontières un travail bien rémunéré et un meilleur avenir. «En réalité, elles se retrouvent menacées, leur passeport confisqué et contraintes à des activités illicites ou forcées de travailler dans la restauration, le milieu de la prostitution, de la construction ou dans l’économie domestique», précise l’Etat de Vaud dans son communiqué. Pour les repérer, Astrée s’appuie sur un large réseau d’acteurs en contact avec des populations étrangères précaires: Etablissement vaudois d’accueil des migrants (EVAM), Service de la population, police, inspecteurs du travail, ONG actives dans le milieu de la prostitution, Unisanté, etc. L’association bénéficie aussi du soutien d’une table ronde cantonale rassemblant plusieurs fois par an différentes institutions étatiques confrontées à la thématique.

L’autonomie au bout du tunnel

«Nous comptons de nombreux partenaires. Nous les avons sensibilisés et formés à la problématique. Lors de soupçons, ils nous sollicitent», précise la codirectrice. Les victimes identifiées, Astrée les invite à un entretien qu’elles accepteront ou non. «Nous devons les rassurer, garantir la confidentialité. Nous les informons aussi de leurs droits.» La structure offre à ses protégés un accompagnement (aide administrative, démarches juridiques, suivi de la santé physique et psychique, recherche d’un logement et insertion socioprofessionnelle) et un hébergement. Elle dispose à cet effet d’un foyer de neuf places et de trois appartements de transition pouvant accueillir quatre personnes. D’autres solutions alternatives peuvent encore au besoin être activées (EVAM, hôtels, etc.) «La durée moyenne de séjour oscille entre neuf et douze mois avec l’idée de poser les bases de l’autonomie.» Durant la période examinée, 123 victimes ont bénéficié d’un toit, dont 24 durant l’année dernière provenant majoritairement d’Afrique (79%), des Balkans (9%) et d’Amérique du Sud et d’Asie à parts égales. Le nombre de procédures pénales a également augmenté. Il est passé de 5 en 2015 à 46 en 2021. «Le fait d’être en sécurité et d’avoir un soutien adapté à leur situation contribue à la décision des victimes de dénoncer les auteurs de la traite.» L’Etat de Vaud souligne encore la pertinence de l’approche intégrée appliquée par Astrée: une fois que leur suivi se termine, pratiquement toutes les victimes trouvent un logement et sont financièrement indépendantes.

Unia aussi sur le pont

De son côté, Unia continue à se mobiliser sur ce dossier. Le syndicat avait activement pris part, en octobre dernier, aux Semaines d’action contre la traite (voir L’ES du 6 octobre 2021). «Nous avons par ailleurs été entendus sur la nécessité d’intégrer les partenaires sociaux au troisième Plan d’action national qui devrait être organisé cette année. L’Union syndicale suisse devrait donc y participer», déclare, satisfaite, Marie Saulnier Bloch en charge de ces questions à Unia. La responsable précise encore que deux journées de formation Movendo en ligne consacrées à la thématique sont d’ores et déjà programmées: le 7 mai pour les francophones et le 12 novembre pour les alémaniques. Animatrice de ces rendez-vous, Marie Saulnier Bloch a invité, pour les intéressés de Suisse romande, Angela Oriti, directrice de l’association Astrée (voir ci-dessus). La structure spécialisée en la matière opérant dans le canton de Vaud «dont l’équipe, note-t-elle, fait un excellent travail». Unia projette également d’informer et de sensibiliser les secteurs professionnels concernés par la traite des êtres humains dans le cadre de conférences de branches. Cette démarche lui permettra aussi de récolter des renseignements. La campagne menée avec le Seco l’an dernier en vue d’attirer l’attention des inspecteurs du travail et du marché du travail sur la problématique a aussi montré au syndicat l’importance de poursuivre dans cette ligne et d’approfondir le sujet. Dans ce sens, Unia a prévu de publier une brochure et une vidéo d’information et de sensibilisation. «Ces supports seront destinés à la formation à l’interne, à l’ensemble des partenaires sociaux et plus largement à tout public.»


Une majorité de femmes

Dans le monde, 40 millions de personnes sont, selon l’ONU, victimes de traite et d’exploitation. En Suisse, d’après la Plateforme nationale consacrée à la problématique, 174 nouvelles victimes ont été détectées en 2020 et 500 personnes ont bénéficié de conseils et d’un accompagnement. Ces chiffres restent toutefois clairement en deçà de la réalité. Notons encore que les proies de cette forme moderne d’esclavage proviennent de milieux défavorisés et concernent une majorité de femmes.