Etrange climat psychique et mental, ces temps-ci, à l’échelle de notre espèce et ses tribus. Autour des 35 degrés Celsius sous nos latitudes en plaine durant la journée, un peu moins en montagne où les glaciers disparaissent en direction de la mer. Et tous ces effets de chaleur sur la psyché commune, ces illusions d’optique, ces vibrations dans la matière, ces aberrations dans la perception, et cette fusion des mensonges ou des mirages avec le réel. Autrement dit du flou dans nos communautés, dans ce qu’elles font d’elles-mêmes et dans ce qu’elles décident consciemment ou non.
Et tout cela nourri par les déambulations du fascisme ordinaire qui s’enracine sans doute en nous. Qui puise son pouvoir dans notre difficulté à discerner notre propre existence au gré de ses étapes successives et dans ses limites naturelles, dans la peur que nous ne sachions la lire et nous rendre compte de son passage, dans notre difficulté à être nous-mêmes et à nous aimer tels que nous sommes, dans l’idée que nous ne sommes jamais justement considérés ni reconnus par quiconque, dans notre sensation de n’être qu’un élément toujours égaré dans la foule urbaine et voyageuse, dans notre appréhension d’être en voie d’effacement parmi tous ceux qui nous entourent.
Qui puise aussi son pouvoir dans notre sensation de perdre constamment le fil de notre histoire personnelle, dans notre sensation de n’en mesurer constructivement les progrès, dans notre crainte de n’avoir pas ramené suffisamment de trésors de notre enfance et de notre adolescence, dans notre sentiment que le présent n’est lesté d’aucun apport nouveau susceptible d’élever notre conscience aux meilleurs degrés de la sérénité, et dans notre prémonition que notre mort adviendra dans l’anonymat de tout ce qui ne cesse de mourir sur les cinq continents de la planète.
C’est une bien drôle d’affaire, le fascisme ordinaire. Qui puise encore son pouvoir dans notre idée de n’être voués qu’à la circulation des pouvoirs et de l’argent, dans notre pressentiment que nous ne sommes dressés qu’à gérer la monstrueuse absence d’amour qui gouverne la marche du monde, dans notre certitude que nous ne valons que dans la mesure où nous sommes fluides et mobiles, et dans notre impression qu’il faut nous nier en permanence pour être agréés au niveau de l'estime dominante au sein des sociétés ambiantes.
Oui, une bien drôle d’affaire. Qui se fortifie grâce à notre impression d’être si méticuleusement enregistrés et si méticuleusement filmés par tant de micros et tant de caméras que nous ne sommes plus guère que les figurants de ce que nous sommes, ou grâce à notre idée que nous ne sommes plus guère qu’une manière de dire ce que nous voudrions dire, ou grâce à notre certitude que nous ne sommes qu’une manière d’être celle ou celui que nous aimerions être, ou grâce à notre impression que nous ne sommes l’illusion de notre chair et de notre esprit.
Tout cela tandis que règne la rumeur prodigieuse du trafic intercontinental et de la musique infiniment dopée, que règne l’affrontement inouï des battants et des battus, que règnent les lois de la performance, que règne l’usage de la posture et du bluff, que règnent les normes du bénéfice et de la concurrence assassine, que règne la loi de l’exploitation par le Système de ce Moi réconfortant que nous ne distinguons plus, que règne le spectacle de la concurrence et de la lutte sur tous les fronts imaginables, que règne la violence économique entre les entreprises industrielles et les Etats politiques, qu’éclate la guerre sur tous les lieux de la planète où les identités individuelles et collectives se sont estompées, et que le sang rougisse le désert que nous sommes devenus.
Voilà, autour des 35 degrés Celsius en plaine durant la journée, comme je l’écrivais tout à l’heure, un peu moins en montagne où les glaciers disparaissent en direction de la mer. Et tous ces effets de chaleur sur la psyché collective, ces illusions d’optique, ces vibrations dans la matière, ces égarements dans la perception, et cette fusion des mensonges ou des mirages avec le réel. Avec le sourire cryogénisé des animateurs et des gagneurs, les influenceurs planétaires du rien, le terrorisme technique et social en ricochet par tous les moyens de diffusion, la normalisation des extrêmes droites en Europe à mesure que s’effondrent la mémoire et l’assise intimes des peuples et des personnes, la brutalité des villes et le saccage des océans. Tous les tournoiements de ce monde au bout de lui-même, le désir prodigieux d’un autre à sa suite et l’espoir ou l’illusion qui l’entretiennent.