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Migros: des livraisons alimentaires pour des salaires de misère

Migros
©Olivier Vogelsang

Pour On Duty, l’employé attendant dix minutes que le restaurant lui remette la commande n’est pas rémunéré durant ce laps de temps. 

Depuis le 4 mai, les filiales genevoise, valaisanne et tessinoise confient la livraison à domicile à Just Eat, qui sous-traite à On Duty, où on est payé au lance-pierres.

Migros vient de signer un accord avec Just Eat, opérationnel depuis le lundi 4 mai, pour la livraison de 10 000 produits dans les régions de Genève, du Valais et du Tessin. Prochainement, cette collaboration devrait s’étendre à d’autres régions. En réalité, le géant néerlandais de la livraison sous-traiterait le travail à d’autres entreprises, ce qui se traduit par une rémunération misérable des livreurs. C’est ce qu’a révélé la NZZ am Sonntag après avoir suivi les livreurs d’On Duty, une entreprise sous-traitante de Just Eat qui livre les produits de Migros. Les livreurs sont payés à la pièce, même si la productivité ne dépend pas d’eux. Le chronomètre de paiement ne tourne qu’entre le moment où le livreur reçoit la commande et celui où il la remet au client. L’employé, attendant depuis une dizaine de minutes que le restaurant lui remette la commande, n’est pas rémunéré pour ce temps de latence. Il en va de même pour le temps de retour après la livraison.

Dix francs l’heure
Au final, le livreur suivi par la NZZ aura gagné dix francs par heure au cours de sa journée de travail. C’est comme si un serveur était payé uniquement pour le temps où il apportait les plats de la cuisine à la table du client. Le restant du temps étant offert au patron du restaurant. On trouverait très probablement cela inacceptable, injuste pour le serveur. Mais le plus grand employeur privé du pays, Migros, ne semble pas partager cet avis. Interrogées par la NZZ, les trois coopératives régionales de Genève, du Valais et du Tessin affirment que les conditions de Just Eat satisfont ou dépassent déjà aujourd’hui les conventions collectives de travail en vigueur dans le secteur. «Toutefois, note l’article, Migros ne précise pas si, tout au long de la chaîne de livraison, les mêmes conditions de travail s’appliquent réellement partout.»

Notre journal a tenté d’obtenir des éclaircissements auprès de Migros Tessin, qui nous a renvoyés vers le Léman. «Le dossier est géré par la région de Genève», a répondu le porte-parole régional, Luca Corti. Les réponses sont arrivées de Genève et elles sont surprenantes. Précisant que les trois coopératives régionales ont signé «de manière distincte et individuelle» des contrats avec Just Eat, les livreurs Just Eat de Migros Ticino sont employés par On Duty. Il s’agit de la même entreprise sous-traitante de Just Eat que celle mentionnée dans l’article de la NZZ, celle où les livreurs ne sont rémunérés que pour le temps de livraison. 

Des salaires de misère, en somme. Interpellée de nouveau, Migros Ticino n’a pas souhaité commenter la sous-traitance, mais réaffirme que le dossier «est suivi par Migros Genève. Les accords ne sont pas individuels et distincts, mais alignés et cohérents entre eux. La raison est simple: les trois coopératives régionales Migros Genève, Valais et Tessin sont des entités juridiques distinctes.» En réalité, il y a donc trois contrats signés avec Just Eat. La région genevoise a tenu à préciser que Just Eat «respecte pleinement les grands principes du droit du travail suisse et ses dispositions légales».

Au Tribunal fédéral de décider
L’Inspection du travail avait cependant contesté le non-respect du salaire minimum cantonal en vigueur au Tessin par une autre société de livraison tessinoise, divoora. Celle-ci ne rémunère que le temps de livraison et non le temps restant pendant lequel le livreur est à la disposition de la société basée à Lugano. Par l’intermédiaire de ses avocats, après avoir perdu devant le Tribunal administratif régional (TAR) – un premier recours qui donnait raison à l’Inspection du travail – divoora en a déposé un second devant le Tribunal fédéral. La décision de la plus haute instance est très attendue, car elle pourrait mettre fin aux salaires de misère dans le secteur des coursiers et déclencher une vague d’indemnités pour les sommes qui auraient dû être versées.

L’absence de décision du Tribunal fédéral permet à Migros d’invoquer le respect des lois suisses. L’entreprise ne peut toutefois se soustraire aux responsabilités sociales qui lui incombent en tant que bénéficiaire économique ultime de la chaîne de livraison de ses produits. Une chaîne dont le maillon le plus faible se trouve à son extrémité: un travailleur qui touche un salaire de misère.