Métissage musical et militance dans l’air

Portrait d'Olivier Forel.
© Olivier Vogelsang

Olivier Forel, sans son piano à bretelles, le temps d’une pause et de l’échange à l’association Artefax à Lausanne.

Accordéoniste et compositeur professionnel, militant popiste, Olivier Forel rêve d’un monde où chacun pourrait vivre de ses passions et dans l’harmonie

C’est un accordéoniste «ravi», comme il se qualifie lui-même. Un musicien et compositeur de 62 ans qui vit de son art depuis une quarantaine d’années. Avec des hauts et des bas, ayant traversé des années particulièrement fastes et d’autres qui auront donné le blues à ce féru de jazz. A l’image de la période Covid dont il ressent aujourd’hui encore les effets... Cet indépendant aux yeux d’un bleu perçant, cheveux longs noués en queue de cheval, n’a jamais pourtant envisagé une autre voie professionnelle. Il confie son amour de la musique, support à l’expression de ses émotions, comme son besoin de la scène, espace de partage. «Si je suis heureux? Je ne souhaiterais en tout cas être à la place de personne d’autre. Dans ce sens, je peux répondre par l’affirmative», précise Olivier Forel, qui appréhende son accordéon comme «un prolongement de lui-même» pour lequel il a ressenti un véritable coup de cœur. «C’est le seul instrument polyphonique portable. Il est pareil à un orgue que je peux prendre partout, en jouer assis ou debout... J’aime sa sonorité, la liberté qu’il m’offre», argumente le passionné, qui admet pourtant que, jeune, il l’avait en horreur. Il entame d’ailleurs son parcours en s’initiant au clavier.

Le jazz, une révélation

«Mon grand-père, mélomane et violoniste, m’a offert un piano quand j’avais 8 ans, dans l’espoir que je puisse l’accompagner», se souvient le Vaudois qui ne comblera toutefois jamais cette attente. Mais qui va rencontrer, à l’âge de 13 ans, le jazz. Un genre qu’il étudiera dans différentes écoles, touché aussi par ses origines, et qui déterminera son choix de devenir musicien professionnel. «J’en suis tombé amoureux comme certains découvrent Dieu», rigole cet «incorruptible» athée, fermé à l’idée de la destinée, et croyant plutôt à un hasard «qui fait souvent bien les choses...». Des rencontres et des événements fortuits ouvrent plusieurs fois des opportunités sur son chemin. En vacances en France, Olivier Forel, âgé alors de 17 ans, a la chance de croiser la route de Bernard Lubat, musicien et chanteur français de renom. Un an après, sa maturité de latin et d’anglais en poche, le Vaudois rejoint l’artiste et sa compagnie, en renfort à l’organisation du festival d’Uzeste. Une expérience très appréciée. «C’était une belle période, entre Paris et les Landes, souvent sur les routes. Le retour en Suisse, douze mois plus tard, a été difficile», se remémore l’homme, qui ne restera toutefois pas sans projets longtemps. Cocktail, un groupe de rock biennois, approche le jeune pianiste d’alors qui se produira quelques années à leurs côtés. Il se familiarisera aussi à la variété avec un organiste. La rencontre avec un orchestre de bal va par la suite donner un nouvel élan à la trajectoire d’Olivier Forel. La nécessité d’engager dans la nouvelle formation un accordéoniste le pousse à relever le défi.

Gare aux dérives

«J’ai travaillé comme un fou», relate le musicie. Depuis il ne se départira plus de cet instrument qui l’accompagnera sur les cinq continents, visitant pas moins de 65 pays, et composant une musique métissée aux influences diverses. Notamment inspirée de ses séjours en Amérique du Sud, en particulier au Brésil – un lieu où il se sent comme à la maison – ou encore à Buenos Aires où il a décroché en 2015 une résidence d’un semestre. Dans ce contexte, le récent débat sur «l’appropriation culturelle» a de quoi l’irriter. Pour mémoire, un groupe alémanique jouant du reggae et dont certains membres arboraient des dreads a été contraint d’interrompre son concert en raison de ce motif... «Je suis outré, c’est stupide et particulièrement contre-productif», s’indigne Olivier Forel, qui dénonce dans la foulée différentes mouvances considérées comme ultras, tout en regrettant l’absence de dialogue. «Nombre de luttes sont nécessaires et importantes, mais gare aux dérives, aux glissements dangereux qui mènent au fascisme.» Le cœur bien accroché à gauche, le sexagénaire s’est toujours passionné pour la politique. Fils d’un médecin communiste, il accompagne, gamin, son père lors de ses tournées dans les baraquements de saisonniers italiens, sensibilisé à leurs difficiles conditions d’existence et aux inégalités. Il deviendra, lui aussi, membre du POP et s’engagera activement. D’abord comme député vaudois, une fonction qu’il remplira neuf années durant avant de siéger, une décennie, au Conseil général à Neuchâtel où il vit depuis 25 ans. Aujourd’hui, le militant continue à s’engager au coup par coup. La semaine prochaine, il ira par exemple faire résonner son accordéon sur des stands organisés par Unia contre AVS 21 et officier comme crieur de slogans...

L’humour contre l’aigreur

Parallèlement, le popiste se révèle aussi très actif dans la vie associative de son quartier. Et rappelle qu’en Suisse, la frange des pauvres et des laissés-pour-compte est une réalité. Mais s’il est «moyennement» révolté, il refuse de céder à l’aigreur qu’il redoute. Et se soigne avec un certain sens de l’humour et de la dérision. Le danger, jugé bien présent, de voir le monde foncer droit dans le mur, n’empêche pas non plus cet homme de garder sa confiance dans les humains. En misant également sur le collectif, en particulier la jeunesse, et une énergie du désespoir susceptible de générer des transformations. «L’histoire est un grand balancier», déclare-t-il, restant «un peu» optimiste et cultivant des valeurs de respect et de solidarité comme la notion de plaisirs simples. Au chapitre de ses loisirs, Olivier Forel se consacre au volontiers au bricolage. Et pour se ressourcer, l’homme, en couple depuis une quarantaine d’années, compte sur son art, sur les différences culturelles et les émotions. Il conclura l’entretien par un «Vive l’utopie!». «Je veux parler des passions. Il faut les vivre intensément. Sans limites. Et sans porter préjudice à autrui», invite cet accordéoniste qui, lors de moments de grâce, parvient en jouant à se déconnecter de son corps et de son esprit. Une sorte d’alignement sur de parfaits accords...