Aller au contenu principal
Menu

Thèmes

Rubriques

abonnement

Lire au Salon, désespérer, te récrire

La 40e édition du Salon du livre de Genève se tient donc jusqu’au 22 mars. Près de 800 auteurs et de 60000 visiteurs attendus en cinq jours. Un événement perçu comme un remède à la mélancolie distillée par le siècle. Un sursaut de mérite collectif, voire un antidote à la tragédie planétaire.
Autrement dit l’acte de lire sauverait le navire, les passagers, l’équipage et l’océan. Ne voyez-vous pas, d’ailleurs, ces foules qui s’agenouillent de l’œil au-dessus de leurs ouvrages avant d’en élever leur âme tout imprégnée de connaissances et d’une sagesse nouvelle, et d’en partager le rayonnement avec les amis?
Certes. Or je crains que ce ne soit pas si simple, ne serait-ce qu’en percevant la massification du phénomène et son pouvoir de grégarisation quasiment symétrique à celui des concentrations sportives, qui fait du dernier roman de Carrère un presque équivalent du dernier Grand Prix de Ferrari.
Notre espèce a trop pérennisé le réflexe de ses errements pour les réduire à la faveur d’un sursaut culturel. Et les glissements du désastre en sont devenus trop insidieux sur les terrains du réel planétaire où la prolifération des microcontrefaçons, puis des mensonges et des autoritarismes, se produit comme sous le signe de la fatalité.
Ah, ces processus d’habituation collective qui se déroulent comme en apesanteur à l’insu des foules, parfois sous les apparences du rire ou de l’allégresse! Qui se développent de bribe en bribe! J’y songeais l’autre soir à l’occasion d’une soirée débordant de malice et d’amitié, que la présence d’un imitateur émérite venait d’enluminer.
Il s’agissait du pasticheur Yann Lambiel parodiant toute une brochette de figures à la Blocher ou Levrat si ce n’est Jollien. C’était au menu d’une séquence qui produisit tout un déclic réflexif en moi, puisque cette prestation n’exprimait rien de moins que l’avènement séduisant d’un faux le plus vrai possible, en tout cas le plus crédible.
Et faux le plus vrai possible, c’est le registre des illusionnistes à la Lambiel, certes, mais aussi celui de ceux qui mentent dans le monde des affaires et de la politique, et finalement des autocrates établis sur leur tas d’ordures rhétoriques pour d’autant mieux bousiller les démocraties comme la planète. Or face à cela, c’est-à-dire à Trump et ses innombrables petits soldats, à quoi servent les livres et la lecture ? Quelle est leur valeur d’usage engagé?
Faut-il avaler Les ingénieurs du chaos de Giuliano da Empoli pour y puiser l’énergie d’insulter comme il faudrait les publicitaires des magasins Globus, par exemple? En leur expliquant qu’ils sont les soldats d’un nettoyage linguistique pouvant en précéder d’autres quand ils informent leur clientèle francophone, dans un franglais grotesque à gifler, qu’elle devrait profiter «jusqu’à dimanche de must-have avec 60% de rabais», ou s’offrir un «rituel de grooming exclusif du coiffeur Furetto Barber Club»?
En leur expliquant surtout, sur cette base de ce charabia trafiqué, qu’ils sont enrôlés dans une stratégie consistant à masser l’esprit des foules pour en faire émerger le désir de s’évader d’elles-mêmes en se déportant de leur histoire et de leur identité façonnée par leur langue, pour rejoindre plus sûrement ces au-delà globalisés où flottent les étendards de la finance et de l’aliénation consommatrice? Je répète: après avoir lu Les ingénieurs du chaos, ça marcherait? La réponse est désespérante. Les forces de la pensée ne sont pas un levier du monde. Ou plus.
Il faudrait pour cela gober toute la bibliothèque universelle en deux mouvements successifs. Par le premier, tu définirais ta lecture comme un moyen de te distraire ou de voyager, ou de te documenter au plus près des faits. En évitant de t’abstraire pour autant du monde réel en lui préférant les mondes imaginaires où tu te projettes.
Et par le second, tu façonnerais ta réécriture mentale inspirée de ta lecture au fil de celle-ci. Tu lirais un texte et tu composerais en même temps, dans l’élan de cette opération, ta propre représentation des choses et de ta personne dans ses dimensions sensibles et politiques. Cette étape étant la plus délicate.
Elle consisterait à ne percevoir, dans le texte en train d’être lu, qu’une incitation à penser indépendamment de lui. A n’en être que stimulé. A t’en affranchir. A l’éprouver moins comme une référence achevée que comme un catalyseur.
Moins comme un élément de connaissance ou d’information primaires que comme un brouillon dont il s’agirait d’user pour en déduire tes propres caps de manière à t’étayer, te vouloir et t’indigner plus souverainement. Tes armes avant la bataille.