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L'antisémitisme, le contre-antisémitisme et leurs bénéfices assassins

Génocide à Gaza, massacres au Liban comme en Iran, instauration par la Knesset de la peine de mort à l’encontre des Palestiniens jugés par des tribunaux militaires et non civils, extase à vomir des ministres de l’extrême droite à la moindre avancée possible de leurs crimes et de leurs insultes au droit: voilà pour un côté qui est celui d’Israël. Et pour l’autre, qui est celui de ses adversaires ou de ses ennemis, dans le sillage du 7 octobre épouvantable : exactions accrues contre les symboles du judaïsme, réveil de l’antisémitisme historique et progrès de sa version conjoncturelle dans la mesure où la violence inouïe de l’Etat juif en suscite aujourd’hui le prétexte abusif. Cette problématique fait donc plus que jamais sujet. Or qu’en penser, et comment ? Je me l’étais demandé voici vingt-deux ans. Un texte en avait surgi que je ressuscite ici de mes archives ensommeillées. Et pourquoi ? Parce qu'il n’a pas pris une ride et que cette longévité forme en elle-même un accablant sous-sujet: au mieux rien n’a changé, au pire tout s’est aggravé. Voici ces lignes sans guillemets ni retouches de fond.

Premièrement, désamalgamer les notions de l’antisémitisme (qui est un racisme contre les Juifs) de l’antisionisme (qui est une objection au mouvement politique et religieux tendant à créer puis à consolider l’Etat juif) et de l’anti-israélisme (qui est une opposition aux comportements de cet Etat lui-même emboîté dans les options écrasantes de la superpuissance américaine). 

Deuxièmement, distinguer l’antisémitisme historique récent (nous sommes donc en 2004, note de l’auteur) tel que ses ravages ont marqué la mémoire collective à partir de la Seconde Guerre mondiale, de l’antisémitisme perceptible aujourd’hui. Une question parmi d’autres à ce sujet: l’antisémitisme actuel annonce-t-il l’avènement d’un système de valeurs négatives à l’encontre des Juifs, d’un corps construit de réflexes hostiles à leur égard, d’une dynamique homogène aboutissant à les abominer spécifiquement ? Ou manifeste-t-il à l’inverse une explosion confuse autant qu’irrégulière, induite par l’usure du temps, des tabous que la Shoah scella dans les esprits voici soixante ans ? Ou recouvre-t-il ces deux choses à la fois ?

Troisièmement, évaluer le contexte politique, social et psychologique ambiant, et supposer que l’antisémitisme actuel ne soit qu’un de ses effets de violence. Mesurer à quel point la sauvagerie croît dans nos sociétés présentes, érodant chez chacun son aptitude à côtoyer l’Autre. Et saisir à quel point les langages qui nourrissaient naguère les hiérarchies de l’intelligence et de la morale, conditions mêmes du savoir-vivre, sont aujourd’hui dégradées par un flux continu d’indécence — les injonctions publicitaires intrusives, les riens submergeants de la mondanité starisée, les brutalités de l’économie, les instrumentalisations dont la culture fait l’objet dans les domaines politique et même diplomatique, et la commercialisation des arts éparpillés sur les étals de la mode.

Quatrièmement, ne pas oublier cette phrase de Rainer Maria Rilke écrivant en 1904 ceci: «Toutes les choses terrifiantes ne sont peut-être que des choses sans secours attendant que nous les secourions.» Et se demander, à partir de cette hypothèse qui renverse avec éclat le présupposé commun, quelle misère de l’âme et du courage habite aujourd’hui les antisémites au point de les conduire à la violence clandestine, aux lâchetés outrageantes envers ceux qu’ils savent minoritaires, et aux jouissances infantiles de leur liberté fondée sur l’irrespect du Code pénal.

Cinquièmement, percevoir les limites du contre-antisémitisme tel qu’il advient parfois. Désigner la posture perverse de ceux qui réduisent la problématique de l’antisémitisme au bénéfice qu’ils peuvent en retirer s’ils la gèrent selon les indications de la bien-pensance usuelle, pour se faire valoir eux-mêmes comme les gardiens de la sagesse, les soldats de la conscience universelle et les hérauts de la fraternité parmi les hommes. 

Et sixièmement, songer aux morts juifs de la Seconde Guerre mondiale, ce cortège infini de tourmentés au regard spectral, tués une fois par les nazis du régime hitlérien, tués deux fois par ceux qui les ont oubliés, tués trois fois par ceux qui s’en souviennent dans le projet de vanter leur propre vertu dans le monde et dans l’Histoire, et tués quatre fois par ceux, y compris dans les plus hautes couches de l’Etat israélien, qui les arrachent de leurs limbes pour en faire le meilleur moyen de légitimer leur arrogance de taureaux. Jusqu’à quand mourir et remourir en vain ?