La précarité inscrite sur les tableaux noirs

Dans une salle de classe.
© Olivier Vogelsang/photo prétexte

Cours de langue ou formation continue: la branche est sous pression. L’étude d’Unia montre des conditions de travail et d’engagement des enseignants qui se dégradent. Le syndicat et les salariés souhaitent mettre sur pied une convention collective de travail qui couvrirait les mandats tant privés que publics.

Les conditions de travail des enseignants dans la formation continue se dégradent. Le sous-emploi, la flexibilité, les bas salaires et l’absence de prévoyance professionnelle sont le lot de nombreux formateurs d’adultes comme le révèle une étude menée par Unia. Le syndicat réclame une convention collective de travail pour la branche

Sous-emploi, flexibilité, bas salaires, absence de prévoyance professionnelle… La formation pour adultes est une branche se caractérisant par la précarité, comme le révèle une étude commandée par Unia.

Entre septembre 2019 et janvier 2020, le Bureau Bass a interrogé dix experts représentant les prestataires et 540 formateurs d’adultes. Les résultats de l’étude (consultables sur unia.ch), menée donc avant la pandémie, sont révélateurs. Pour 74% des enseignants questionnés, le salaire ne suffit pas ou que partiellement pour vivre. 48% doivent cumuler un deuxième ou un troisième emploi. 50% des sondés ont un contrat de travail avec salaire variable sans minimum garanti. A cela s’ajoutent la flexibilité et une planification du travail difficile. Pour 58% des salariés, les horaires ne sont connus qu’au maximum deux semaines à l’avance.

«J’ai une sorte de 30%, mais je n’arrive pas à vivre avec ce poste, j’ai un autre emploi dans le domaine social, ce qui me pousse à me montrer très flexible et complique ma vie privée. Je ne gagne pas chaque mois la même paye, certains mois sont creux, je dois planifier mes dépenses quasiment sur l’année», témoigne Adriana*, enseignante de français vaudoise. Egalement formatrice d’adultes en français pour les allophones, mais dans le canton de Neuchâtel, Françoise* est dans la même situation: «Je ne peux pas compter sur les revenus de l’enseignement, je travaille en parallèle à 20% dans la comptabilité et mon salaire n’est qu’un complément pour notre ménage, mon mari gagnant assez pour pouvoir subvenir aux besoins de notre famille», explique cette jeune maman.

Pression sur les langues et les formations de base

La branche offre un tableau contrasté. Si, d’un côté, des formateurs mandatés par des instituts publics ou des entreprises peuvent gagner correctement leur vie, de l’autre, celles et ceux qui dispensent les cours de langues et les formations de base, et qui sont majoritairement des femmes, se retrouvent souvent dans la précarité. Françoise, qui a travaillé longtemps pour l’Ecole-club Migros et d’autres instituts, le sait bien. Chez Migros, la période de 50 minutes est rémunérée 40 francs, mais dans d’autres écoles, elle dépasse tout juste les 30 francs. «Dans toutes les écoles de langues, on travaille toujours sur mandat, qui ne nous sont proposés que deux semaines à l’avance. A l’Ecole-club Migros, personne n’a de contrat qui garantit un nombre d’heures et, d’un semestre à l’autre, on peut avoir de grosses variations d’horaire», indique l’enseignante.

L’enquête mandatée par Unia dévoile un marché de la formation fortement fragmenté et peu, voire pas, réglementé. La concurrence est particulièrement vive dans les langues et l’intégration au marché du travail, avec une tendance à l’aggravation. Déjà précarisée, la branche souffre encore d’un dumping sur les prix. Les critères d’adjudication fixés par les pouvoirs publics sont problématiques. Le prix est plus important que les facteurs liés à la qualité. «L’étude montre que la branche est sous pression et que les conditions de travail et d’engagement se dégradent. Les taux d’occupation permettant d’en vivre sont rares. Il n’existe souvent pas de garantie de dédommagement pour les formations annulées. Lorsqu’il n’y a pas de cours, il n’y a pas de salaire et les enseignants doivent ainsi assumer le risque entrepreneurial», souligne Yolande Peisl-Gaillet, responsable de la branche pour Unia. «La formation d’adultes, surtout dans l’acquisition des langues, est une branche encore mal reconnue. Longtemps, on l’a considérée comme une activité accessoire. Il faut que l’on sorte de ce schéma. Le marché est devenu énorme, de nombreuses personnes y travaillent désormais et cela implique des formations spécifiques et beaucoup de compétences. C’est une branche essentielle, qui devrait d’ailleurs jouer un rôle important dans la sortie de crise du coronavirus, en permettant aux personnes au chômage de se qualifier et de trouver un emploi.»

Pour mettre fin au dumping, le syndicat a adopté, avec la Fédération suisse pour la formation continue (FSEA), la faîtière nationale, une position commune concernant les appels d’offres. «Avec la FSEA, Unia demande à la Confédération et aux cantons de fixer dans les appels d’offres des critères garantissant de bonnes conditions d’emploi. A l’instar de la garantie de l’égalité des salaires, qui est souvent retenue pour les mandats publics, des critères impératifs pourraient limiter l’extrême flexibilité demandée aux formateurs et assurer des engagements à long terme et des revenus fixes. Si les pouvoirs publics pèsent sur la branche en garantissant des conditions de travail décentes, cela aura un effet positif sur toute la profession», explique la responsable syndicale.

L’objectif d’une CCT

«J’aimerais bien un temps de travail plus important et un salaire sur lequel je peux compter chaque mois, qui me procure un peu plus de sécurité financière et moins de soucis», confie Adriana. Pareil pour Françoise, qui souhaite tirer un revenu stable de ce métier qu’elle exerce par passion.

La Neuchâteloise se désole que les enseignantes ne revendiquent pas plus et ne prennent pas conscience qu’elles pourraient gagner davantage. «Ce qui est encourageant, c’est le groupe militant créé avec Unia. Ce serait chouette que nous parvenions à mettre en place une convention collective de travail (CCT).» Yolande Peisl-Gaillet précise: «Unia et les salariés ont pour objectif d’obtenir une CCT de branche, cela couvrirait tant les mandats publics que privés. Mais cela prend du temps, il faut s’entendre avec les employeurs et réunir tout le monde autour d’une table. La Confédération et les cantons pourraient encourager cette démarche en motivant les soumissionnaires à conclure une CCT.»

*Prénoms d’emprunt.

Un résumé en français de l’étude est disponible sur: unia.ch