Insectes de tous les pays, unissez-vous!

On ne contestera pas ceci: nos sociétés humaines, à moins de vouloir périr à bref délai sous l’effet des dévastations planétaires qu’elles perpètrent sans relâche, doivent d’urgence dépasser le cadre de leurs références en vigueur aujourd’hui – celles-ci soient-elles d’ordre intellectuel, politique et comportemental. Or elles en paraissent incapables, comme on le sait. Frappées d’une mollesse profitarde insigne. Qui freinent des quatre pattes sur la voie non seulement des processus réparateurs utiles, mais sur leur assimilation mentale de tous les diagnostics établis par les sciences.

Telle est la situation qu’atteste aussi, depuis un an, la drôle d’épopée collective suscitée par la pandémie coronavirale. Ou qu’atteste, plus précisément, la manière exclusive que nous avons de considérer et de traiter cette pandémie. Au lieu de percevoir celle-ci comme un effet de nos actes, nous la percevons comme une fatalité. Au lieu de la percevoir comme une conséquence du massacre à l’échelle industrielle que nous perpétrons à l’endroit du vivant, et particulièrement du vivant animal, vecteur reconnu des circulations virales sur les cinq continents, nous sommes tétanisés par elle.

Nous nous bornons soit à la combattre, par le biais principal d’un vaccin fétichisé comme s’il constituait la seule résolution du problème, soit de la tenir à distance dans une confusion totale, celle des consignes indiquées par les gouvernements paniqués au sein des Etats concernés. J’aimerais plaider pour une autre approche. Qui semble poétique au premier abord – mais nous savons que la dimension poétique est politique au plus haut degré, et dans le meilleur sens du terme.

J’observe ceci: maints scientifiques et maints chercheurs en sciences sociales rejoignent enfin, depuis quelques années, ce que pressent tout enfant d’aujourd’hui doué d’une intuition non encore aplatie par les institutions de l’enseignement et de la formation professionnelle. Ou ce que pressent tout adulte sensible en qui l’enfance a survécu… Et ce que savent, surtout, certaines de nos sociétés humaines – notamment celles qu’on nomme scandaleusement «primitives».

On peut formuler le principe de la manière suivante: seul un rétablissement sensible de notre rapport à l’environnement naturel, celui dont notre espèce a surgi voici quelques dizaines de millénaires, pourrait nous inspirer de quoi nous sortir d’affaire en ce siècle bien mal parti. Or cette idée, voire cette esquisse de programme, semble faire l’objet d’un frémissement mental intéressant depuis quelques mois. Il suffit, pour s’en apercevoir, de parcourir quelques publications médiatiques, et quelques intitulés d’ouvrages proposés en librairie.

Tournez-vous du côté d’Anselm Jappe, par exemple, philosophe et théoricien de la valeur, qui publie ces jours un essai sur le béton présenté sous sa plume comme une Arme de construction massive du capitalisme (aux Editions L’échappée). Et dont il pense non seulement qu’il «appauvrit le monde en le rendant uniforme et monotone», et détruit la beauté de ce monde, mais qu’il nous «déshumanise». Au sens, me dis-je, où ce béton nous isole de nous-mêmes comme il nous enferme dans un corpus de pratiques aveugles, c’est-à-dire autonomisées dans leur propre dynamique aussi destructrice qu’autodestructrice.

Il en résulte, pour le lecteur de Jappe, tout un chapelet de questionnements intimes. Celui-ci, entre autres: entre les taudis matériels où notre espèce se logeait voici deux siècles et la monstruosité de nos logements quasiment carcéraux modernes, où plus rien des altérités vivantes extérieures ne peut nous faire signe et qui sont régis sur le mode du silo concentrationnaire (vive Lausanne et son déferlement d’«écoquartiers»…), peut-on parler d’un progrès réellement satisfaisant? D’un progrès nous permettant de penser le phénomène du réchauffement climatique dans ses causes et ses effets, par exemple, pour le combattre avec un minimum de radicalité? Evidemment non.

Ou tournez-vous vers Bruno Latour, sociologue, anthropologue et philosophe des sciences français, qui vient de publier Où suis-je?: Leçons du confinement à l’usage des terrestres, aux Editions La Découverte. Il y lie, comme moi modestement tout à l’heure, la crise écologique qui frappe la planète et la pandémie coronavirale. Il y demande que nous sachions rejoindre le monde vivant à la faveur d’une métamorphose, écrit-il, calquée sur le modèle du personnage de Kafka: «Le devenir-blatte offre un assez bon départ pour que j’apprenne à me repérer et à faire aujourd’hui le point»… En somme, un programme pour les syndicats: insectes de tous les pays, unissez-vous!