Aux ordres, l’époque est disruptive!

Les mots sont des signaux d’alerte. Et ceux qui ricochent de bouche en bouche dans nos communautés dites néolibéralisées, ces temps-ci, révèlent à quel point celles-ci succombent à des processus de formatage globalisé propres à dissoudre la figure humaine.

Voici «disruptif», par exemple, terme qui provient d’un verbe latin traduisible par «rompre» et que notre langue a fait sien voici plusieurs générations, c’est-à-dire dès le milieu du 19e siècle. Ce qu’il veut dire selon l’usage traditionnel est simple: c’est «qui signifie une rupture».

Or sous l’influence de l’anglo-saxon propre au monde des affaires, «disruptif» s’est récemment spécialisé dans les tonalités marchandes pour signifier «qui s’oppose à l’image traditionnelle d’une marque ou aux habitudes de consommation».

À partir de là, comme chacun peut d’ailleurs l’observer autour de soi, ce vocable a fait l’objet d’une expansion fulgurante dans tous les domaines sensibles à ces tonalités marchandes, notamment celui de la presse qui est devenue le véhicule principal des modes langagières, y compris celles typiques du marketing: le vocable «disruptif» crépite d’article en article et d’émission en émission – y compris dans les rubriques dédiées à la culture.

L’étape suivante, après celle de la presse? Elle est parfaitement logique, puisque ce «qui s’oppose à l’image traditionnelle d’une marque ou aux habitudes de consommation» peut s’incarner à merveille dans le champ politique.

Jusqu’à l’arrivée de Trump au pouvoir, le passé de la nation américaine valait quelque chose dans la mémoire et dans l’esprit de ses citoyens. Il avait du poids. Il pouvait inspirer à tous quelques perspectives citoyennes, et soumettre le pouvoir exécutif à quelques garde-fous.

Or le concept du «disruptif» est passé par là depuis lors, permettant à Trump de se vanter, comme l’autre jour, d’être le «premier président de l’Histoire» à s’impliquer dans une manifestation «pour la vie» organisée par les obsédé(e)s de l’anti-avortement.

Autrement dit l’intéressé se félicite, en l’occurrence, que nul de ses comportements ne s’inscrive dans une continuité façonnée par les constantes structurantes du récit américain; et plus au-delà, il tue la démocratie voulant que celle-ci ne fonde pas sa perpétuation sur les extrêmes de l’échiquier politique.

A que ce président-là devienne un massacreur de la trempe de Hitler ou de Pol Pot, s’en prévalerait-il encore au motif qu’il serait «le premier président de l’Histoire» à le faire? Mais oui, certainement, bien sûr, il irait jusque-là! C’est magique, le «disruptif»!

En attendant, dans le fil de cette évolution-là qui promeut la rupture en déliant tous et chacun de toutes ses responsabilités en termes de valeurs, ce qu’on pourrait nommer le principe d’humanité disparaît corps et bien.

On avait déjà sursauté, voici deux ou trois décennies déjà, quand l’expression «ressources humaines» avait surgi dans nos langages. Ces deux termes avaient signalé les débuts d’une dynamique consistant à chosifier les personnes, notamment celles engagées dans les circuits de la production économique. Les «ressources humaines» comme on dirait les «matières premières», en effet, ou comme on dirait «le cheptel». L’horreur.

Or ce premier stade est dépassé. Je feuillette depuis quelques jours un petit ouvrage tout fraîchement publié par les éditions Gallimard, d’une acuité rare, qui s’intitule «L’hôpital, une nouvelle industrie – Le langage comme symptôme». Son auteur est un médecin français nommé Stéphane Velut, qui est spécialiste en neurochirurgie et qui déploie son art à Tours.

Et qui se livre, dans son essai, à l’analyse du langage comme symptôme de la crise accablant les institutions hospitalières de son pays (mais n’épargnant pas le nôtre), où circulent des documents truffés de tournures expressives à l’avant-garde de la branchitude au labeur – comme «questionner les enjeux», «articuler les ambitions» ou «définir les leviers d’animation des équipes».

Disruptifs et tueurs des traditions soignantes voulant que l’humain soit un humain, donc, les professionnels de la profession médicale, pour qui les patients, comme Velut le précise, sont des clients dénombrés en «flux» voire en «stocks»!

Nous en sommes là, donc, mes chers amis, de quoi méditer cette remarque ironique et néanmoins désespérée: pendant que nous provoquons méticuleusement la sixième extinction massive des espèces à la surface de la planète, nous organisons subrepticement la nôtre. Un sursaut de vitalité combative, peut-être?