Que du bonheur!

Hans Im Obersteg, dit HIO. Cadre âgé de la Manip (Mission d’action novatrice de l’industrie privée). Plan de carrière: bientôt retraité. Situation émotionnelle: légèrement décalé par rapport à la réalité, constate chaque jour que les choses continueront à se faire sans lui. Ce qui n’est pas pour lui déplaire. Surtout depuis qu’il a appris que la Manip allait se mettre en quête d’un CHO. Qu’est-ce que c’est c’te bête? Un CHO, c’est un sous-CEO qui s’occupe d’un secteur particulier. Vous ne savez pas ce qu’est un CEO (à prononcer si-i-euo)? Vous n’utilisez pas régulièrement cette abréviation dans vos dîners en ville? Vous ne lisez pas LeTemps? Ni le défunt Hebdo? Bon, alors tout est à refaire.

Un CEO, suivez-moi bien, c’est compliqué, c’est un Chief Executive Officer. Donc un directeur général (DG) ou un administrateur délégué. Le patron, quoi. Un CHO, c’est un Chief Happiness Officer. Comme vous avez déjà pigé que Chief Officer voulait dire à peu près directeur ou responsable de quèque chose, ne reste plus qu’à résoudre l’énigme du Happiness. Des chansons comme Oh Happy Day (hommage à Aretha Franklin au passage) ou encore Happy Birthday to You (avec ou sans Marilyn Monroe), ça doit bien vous aider, non? Mais oui: happy, c’est joyeux, heureux, et Happiness, c’est le bonheur. Donc, un CHO, c’est un directeur ou un responsable du bonheur. Dans une entreprise? Dans une entreprise.

Vous imaginez bien, dans le monde cruel qui est le nôtre, que si une bouffonnerie pareille a pu voir le jour, c’est parce qu’il y avait du fric à la clef. Et c’est bien le cas. On a effectivement trouvé une université — dans le beau pays d’Alexander Boris de Pfeffel Johnson, dit Boris Johnson — capable de démontrer que le bonheur permettait d’augmenter la productivité de 12%! Dis donc, le filon! Même que l’ONU a décrété que le 20 mars serait la Journée internationale du bonheur. Il existe donc un rendez-vous international de tous ces professionnels du bonheur, le World Happiness Summit, et des labels, comme le «Happy at Work», qui fait la liste des entreprises où l’on bosse sourire aux lèvres. Même Coca-Cola s’y est mis en fondant le Coca-Cola Happiness Institute, qui publie dans de nombreux pays des baromètres de l’humeur nationale. Alors, comment ça va? Ça gaze!

Il existe aussi une vaste enquête internationale, appelée «Truck Your Happiness» visant à mesurer le bonheur. Si vous voulez y participer, pas de problème: vous téléchargez l’application y relative sur votre téléphone portable et c’est fait. En vous rappelant, comme le veut la règle du Net, que si c’est gratuit, c’est que vous êtes le produit.

Mais au fond, quel mal y aurait-il à créer des conditions de travail rendant heureux les collaborateurs et les collaboratrices de Monachon & Dumauthioz Sàrl, installations sanitaires? Ben, justement il ne s’agit absolument pas de conditions de travail. On n’est pas chez les bolchos, ici, on est chez Coca-Cola! D’abord, le bonheur, c’est in-di-vi-duel. C’est votre pétrole à vous, que vous devez aller forer, pour faire fonctionner la machine à produire. C’est de votre res-pon-sa-bi-li-té. Compris? Et si malgré tous les efforts du CHO, malgré les baby-foot dans la salle de détente, malgré les «happy drinks» du vendredi soir, malgré les événements ludiques de toutes sortes, vous n’y arrivez pas? Mais, c’est de votre faute! C’est vous qui faites de la résistance, qui n’arrivez pas à être assez heureux quand on vous le demande, qui n’embardouflez pas vos courriels de multiples smileys, frimousses ou binettes, censés traduire vos états d’âme, nécessairement positifs! Du coup, ceux et celles qui n’arrivent pas à répondre correctement à cette injonction permanente au bonheur, à ses signes extérieurs du moins, développent une... happycondrie. Comme vous avez toutes et tous vu le film Supercondriaqve de Dany Boon, vous vous y connaissez donc en hypocondrie, cette trouille de tomber malade. L’happycondrie, c’est la trouille de ne pas être assez heureux. Etape suivante: la déprime. Bref, l’exact inverse de l’objectif des CHO de tout poil.

Mais quel·le·s empoté·e·s, ces salarié·e·s! On leur concocte un plan bonheur du plus beau jaune chaleureux qui soit, on leur file des tuyaux pour réguler leurs émotions et n’en exprimer que les plus positives et qu’est-ce qu’ils font? Paf! Ils partent en déprime. Humeur au sous-sol et gaîté d’un glaçon en deuil. Pas simple, la tâche d’un CHO. CHO bouillant, même. M’enfin, comme dirait Gaston, z’avaient qu’à pas tripatouiller nos zygomatiques, aussi!