Aller au contenu principal
Menu

Thèmes

Rubriques

abonnement

«On produit, on vend, on se paie»

manif
© Keystone / Rue des Archives / Gerald Bloncourt

Le 29 septembre 1973, 100000 personnes défilent dans les rues de Besançon en solidarité avec les Lip. L’occupation productive bénéficie d’une grande popularité et d’un rayonnement international.

Il y a 50 ans, durant l’été 1973, les ouvriers et les ouvrières de Lip à Besançon, en France voisine, ont occupé leur fabrique, puis redémarré la production de montres pour garantir leurs salaires. Une expérience d’autogestion et de lutte collective riche d’enseignements

Le 12 juin 1973, 1200 travailleurs et travailleuses occupaient l’usine horlogère Lip à Besançon. Guillaume Gourgues, politiste et auteur d’un ouvrage sur la question1, revient sur cette formidable lutte.

Comment démarre la lutte des Lip?

Le 12 juin, les salariés et les salariées de cette manufacture horlogère déboulent dans une réunion entre les administrateurs provisoires de la firme et les syndicats. Personne ne connaît alors les plans exacts du principal actionnaire, qui a annoncé une restructuration il y a quelques mois. Dans la serviette d’un dirigeant, les ouvriers et les ouvrières trouvent la note suivante: «480 – à dégager». C’est la preuve du plan de licenciements massifs élaboré par la direction, avec l’assentiment des sommets de l’Etat. Les employés, qui occupent l’usine depuis le 8 juin, décident de s’emparer d’un stock de 25000 montres, qu’ils mettent en lieu sûr. Le 18 juin, ils décident en assemblée générale de redémarrer l’usine, de continuer à produire des montres et de les vendre pour garantir le versement des salaires suspendus par l’employeur. Ils entament ainsi une expérience d’autogestion.

L’occupation productive de l’usine commence en juin 1973, dans une période de grande contestation ouvrière en France, qui caractérisera les dix années suivant Mai 1968 en France.

La lutte des Lip est cependant aussi le fruit d’un long processus de construction syndicale.

Quelles sont les caractéristiques de cette activité syndicale?

Dès les années 1960, progressivement, les délégués membres de la Confédération française démocratique du travail (CFDT) vont mettre en place une pratique syndicale différente. Très ancrée sur les lieux de travail, celle-ci a pour objectif de construire un collectif de salariés prenant en main leur mobilisation – afin de construire un contre-pouvoir au diktat patronal. Ce syndicalisme donne la priorité au débat démocratique lors d’assemblées générales et à la construction de revendications à partir de la parole des ouvrières et des ouvriers. La figure de proue de ce travail d’organisation est Charles Piaget, ouvrier chez Lip et délégué syndical, qui a rendu compte de ce processus dans des écrits passionnants2.

Un autre point fort de la lutte sera sa popularité…

Les Lip ont compris que, pour gagner leurs bras de fer face aux actionnaires et à l’Etat, ils ont besoin du soutien le plus large. Ils et elles vont donc ouvrir les portes de l’entreprise, ce qui est une première: depuis 1968, les occupations sont nombreuses mais souvent fermées sur elles-mêmes. Chez Lip, c’est tout le contraire. Du 18 juin au 14 août, des milliers de personnes solidaires vont visiter l’usine, assister aux AG, participer au travail des commissions, etc.

L’autogestion et l’occupation productive des Lip lui donnent un rayonnement mondial. Des centaines d’ouvrières et d’ouvriers voyagent dans l’Europe pour y présenter leur lutte, dont la popularité atteint des sommets. En septembre 1973, 100000 personnes défilent dans Besançon en solidarité avec les Lip!

Les Lip vont réussir à faire plier les actionnaires…

Le 14 août 1973, les CRS expulsent brutalement les ouvrières et les ouvriers de l’usine. Mais les Lip s’installent dans un gymnase à proximité. Ils y continuent à produire et à vendre des montres.

En parallèle, les salariés mènent la lutte sur un autre front: celui de l’expertise économique. Appuyés par un cabinet d’experts, ils et elles contrent les arguments des patrons et de l’Etat visant à justifier les licenciements et démontrent la viabilité de l’usine.

Leur détermination va provoquer une division au sein du patronat français. Certains employeurs progressistes – à l’instar d’Antoine Riboud, fondateur de ce qui deviendra le groupe Danone – se rangent du côté des solutions syndicales, appuyés par le Ministère de l’industrie. L’actionnaire suisse, Ebauches SA, finit par plier: le 11 mars 1974, Lip ouvre de nouveau ses portes et réembauche l’ensemble des salariés. Le nouveau directeur, Claude Neuschwander, est chargé de mettre sur pied un plan de relance basé sur les recommandations de la section CFDT de l’usine.

La réaction sera virulente…

Pour une partie du patronat et de hauts-fonctionnaires acquis aux idées néolibérales, la victoire des Lip est un événement subversif et inacceptable. Ils vont mener une contre-attaque massive, dans un contexte qui évolue rapidement: en mai 1974, Valéry Giscard d’Estaing, profondément hostile aux Lip, est élu président.

Début 1976, les actionnaires finissent par couper les financements à l’entreprise. Ils congédient Claude Neuschwander, mettent fin au plan de relance, puis licencient tous les Lip. Les salariés continuent la lutte, mais cette fois sur fond de crise économique. En 1977, ils et elles fondent plusieurs coopératives pour survivre. Celles-ci ne peuvent cependant pas engager l’ensemble des employés. Elles continueront leurs activités jusqu’en 1986.

En lâchant les Lip, le patronat et l’Etat suivaient un objectif politique: briser une expérience de lutte radicale et victorieuse. Ce tournant coïncide avec le début de l’ère néolibérale.

Cinquante ans plus tard, quels enseignements tirer de cette lutte?

La bataille des Lip est le fruit d’une pratique syndicale de longue haleine. Un syndicalisme qui n’est pas là juste pour encarter des membres et augmenter artificiellement les adhésions, mais pour animer des collectifs sur les lieux de travail. Dans notre époque marquée par une forte répression antisyndicale, cela peut être une source d’inspiration. Même si le contexte a changé, et qu’il n’est pas facile de syndiquer des réseaux de sous-traitants ou des travailleurs ubérisés, l’objectif d’un syndicalisme collectif, visant l’autodétermination et la solidarité, reste une nécessité.

En combinant lutte collective, autogestion et expertise économique, les Lip ont aussi démontré qu’il est possible de s’opposer avec succès aux baisses de salaires et aux licenciements. A l’heure où l’ordre néolibéral nous présente ces attaques comme la conséquence d’une «loi économique» à laquelle il serait vain de s’opposer, il est important de remettre des mots sur ce possible perdu.

1 Guillaume Gourgues, Claude Neuschwander: Pourquoi ont-ils tué Lip? De la victoire ouvrière au tournant néolibéral. Raisons d’agir, 2018.

2 Lire notamment: Charles Piaget: On fabrique, on vend, on se paie. Lip 1973. Syllepse, 2021.

 

Article paru dans Services publics du 16 juin 2023.

 

 

Repérages

Un intense travail de lutte syndicale

Que représente l’entreprise Lip au début des années 1970?

Guillaume Gourgues: Lip est un cas à part de l’industrie horlogère française. Son patron, Fred Lip, a hérité la firme de son père. Il voit grand et décide d’implanter une énorme usine à Besançon, dans l’idée de fabriquer l’ensemble des composants de ses montres, ce qui est rare à l’époque. La manufacture emploie 1200 salariés, dont une moitié de femmes, et investit massivement dans la publicité. La marque devient très connue en France.

Dans la firme, les conditions de travail et de salaires diffèrent d’un secteur à l’autre. A la production des pièces, on trouve une majorité de travailleuses, des ouvrières spécialisées, œuvrant dans des conditions très difficiles. Les femmes sont aussi majoritaires dans les nombreux postes de secrétariat. Elles joueront un rôle très important dans la grève. La société compte une frange d’ouvriers très qualifiés, avant tout des hommes, qui touchent des salaires plus élevés.

Grâce à un travail intense de syndicalisation et de mobilisation, les ouvrières et les ouvriers de Lip réussissent à arracher d’importantes améliorations de leurs conditions à partir du milieu des années 1960. C’est le résultat d’une lutte intense menée face à une direction assez violente. Le travail reste très difficile, mais les conditions s’améliorent.

En 1970, la gestion hasardeuse de Fred Lip force la société à ouvrir son capital. Le groupe helvétique Ebauches SA rachète une partie de son capital. Ebauche SA prend la tête de l’entreprise et entame une profonde restructuration. Avec l’accord de l’Etat français, les actionnaires suisses décident de licencier près de la moitié des salariés. Cette décision mettra le feu aux poudres.

 

«L’AFFAIRE LIP»: 50 ANS APRÈS - SÉMINAIRE À LAUSANNE

A l’occasion des 50 ans de la lutte des Lip à Besançon, l’Université de Lausanne s’apprête à accueillir un des trois séminaires thématiques qui lui sont consacrés par des chercheurs des Universités de Franche-Comté, de Bourgogne, de Haute-Alsace et de Lausanne. Ce séminaire aura lieu le 29 septembre à Dorigny, 50 ans jour pour jour après la «marche des 100000». Cette marche nationale avait convergé ce jour-là vers Besançon en soutien aux ouvrières et aux ouvriers qui avaient pris possession de leur fabrique après l’annonce d’une vaste restructuration décidée par les actionnaires suisses d’Ebauches SA. La veille du séminaire, le film Les Lip, l’imagination au pouvoir sera projeté à la Cinémathèque suisse. Ce documentaire, réalisé en 2007 par Christian Rouaud, retrace cette lutte ouvrière exceptionnelle en donnant la parole à plusieurs protagonistes.

 

PROGRAMME

Jeudi 28 septembre

18h30 Projection du film Les Lip, l’imagination au pouvoir de Christian Rouaud, 2007, précédée d’une présentation par Pierre-Emmanuel Jaques.

Lieu: Cinémathèque suisse, salle «Cinématographe», Casino de Montbenon, Allée Ernest-Ansermet 3, Lausanne (Métro 1, station Vigie).

Vendredi 29 septembre

A l’Université de Lausanne, Dorigny, bâtiment Géopolis, salle 2129 (le matin), salle 1620 (l’après-midi).

Séminaire «Lip entre France et Suisse»

9h30 Accueil.

10h Antoine Chollet, «Autogestion, les aventures d’une idée avant, pendant et après Lip».

10h40 Frédéric Deshusses, «Projet autogestionnaire et investissement industriel pendant la grève et l'occupation de l'imprimerie du Courrier à Genève (1976-1977)».

11h20 Pause.

11h30 Laurent Tissot, «“Lip Besançon – Ebauches SA Suisse. Même patron – même combat”. Les raisons de la colère».

12h10 Cécile Péchu, «Lip, le soutien à une lutte exemplaire dans les années 1970».

13h Repas.

14h30 Géraldine Vernerey-Kopp, présentation du podcast: «Lip dans les arts, cinquante ans plus tard».

14h45 Carlo Balzaretti, Léa Boldo, Jean-Nicolas Rosset, Jean Schaller, Marius Vignes, «Retrouver Lip: pistes et traces en Suisse».

 

15h45 – Table ronde 1:

«Grève et occupation à la Sarcem à Meyrin en 1976»

Manon Fournier, «L’occupation de l’entreprise Sarcem à Meyrin en 1976: les conditions d’une mobilisation improbable», mémoire de Master, Université de Lausanne, 2018.

Jacques François, ancien participant à l’occupation de la Sarcem.

 

16h45 – Table ronde 2:

«Expériences militantes autour de Lip»

Georges Tissot, ancien de la FCOM (Fédération chrétienne des ouvriers métallurgistes).

Luis Blanco, ancien de la FTMH (Fédération des travailleurs de la métallurgie et de l'horlogerie, devenue Unia).

Silvia Locatelli, secrétaire régionale d’Unia Neuchâtel.

 

Pour aller plus loin

Remise de la «Râpe d’or» valaisanne à Sion

patrons et syndicats

La «Râpe d’or» 2024 a été décernée mercredi 21 février par Unia Valais à l’Association valaisanne des entrepreneurs (AVE) et à l’Association valaisanne des entreprises du carrelage...

«Emanciper le travail de la tutelle patronale»

manif

Depuis dix ans, le Groupe postcapitalisme romand planche sur des alternatives au système dominant. Le monde du travail est au coeur de ses réflexions

«Nous avons réalisé un très gros travail ces quatre dernières années»

prix

Fort de sa mobilisation et du succès remporté lors des négociations salariales, le groupe professionnel Coop est distingué par le «Prix engagement» d’Unia

Les retraités romands d’Unia: des militants actifs qui souhaitent être reconnus

Denis Berger et John Amos regrettent que leur syndicat soit devenu un «mastodonte», ils plaident pour plus de créativité et une participation accrue des militants.

Président et vice-président du comité romand des retraités du syndicat, John Amos et Denis Berger prennent la parole pour faire connaître leur instance et demander qu’elle ait une existence statutaire