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«L’occupation répond à une forme d’urgence»

Personnes réunies à l'extérieur des anciens abattoirs de Serrières
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De nombreuses animations ont été proposées dans la cour des anciens abattoirs de Serrières, à Neuchâtel.

Les anciens abattoirs de Serrières, à Neuchâtel, ont été investis par le collectif Abal du 6 au 15 juin. Nous avons rencontré deux membres du groupe, afin de comprendre les raisons de leur action. Interview.

L’actualité a occupé le monde socio-culturel neuchâtelois pendant deux semaines. Le 6 juin, au matin, le collectif Abal pénètre sur le site des anciens abattoirs de Serrières, à l’entrée de la ville de Neuchâtel. Il crée ainsi Carac, un espace socio-culturel autogéré, et propose de nombreuses activités sur le site: concert, brunch, cours de danse… Les occupants quittent le site le 15 juin, à la suite de la plainte déposée par la Commune, propriétaire des lieux. Quelques jours après, deux d’entre eux  – des personnes actives dans la vie culturelle neuchâteloise depuis plusieurs années et que nous appellerons Zoé et Juliette – ont accepté de nous expliquer les motivations qui ont poussé le collectif à mener cette action.

Comment est né ce projet?
Juliette: Autour de nous, on constatait un manque de moyens que subissaient de nombreux artistes de la région, tant au niveau des locaux que des aides financières. Et la problématique est large: on parle de musiciens, de peintres, mais aussi de projets sociaux comme la création d’une ressourcerie ou d’une garderie autogérée, qu’on aurait voulu mettre sur pied.

Zoé: Et il y a aussi un lien fort de la population avec le lieu, qui n’est plus vraiment utilisé depuis 32 ans. Personnellement, j’ai rejoint le collectif car je souhaitais créer un lieu de contre-culture à Neuchâtel, à l’image du Quai du Bas 30 à Bienne ou de l’espace autogéré de Lausanne. Ces lieux font grandir la population et permettent la naissance de nombreux projets. On a voulu offrir un tel lieu aux Neuchâtelois.

Mais pourquoi avoir choisi la méthode de l’occupation? Pourquoi n’avoir pas simplement demandé l’autorisation à la Ville?
Z: Parce que ça ne fonctionne pas autrement… Les propositions ne sont pas entendues et ça prend des dizaines d’années. Or la population et les artistes ont besoin de ces espaces maintenant. L’occupation répond à une forme d’urgence: Neuchâtel était un lieu culturel très réputé il y a quelques années. On n’est pas un groupe de jeunes en crise qui occupent un lieu pour se distraire.

J: On sait que cette méthode peut poser des questions et c’est légitime. Mais sans ce rapport de force, nos revendications ne sont pas écoutées. C’est pour ça que des personnes moins privilégiées, comme nous, décident d’investir un lieu pour ouvrir la culture à d’autres personnes, encore moins privilégiées que nous, qui ne pourraient pas organiser une occupation.

Vous souhaitez lutter contre le système culturel en place?
J: Non, pas lutter contre. On veut offrir une alternative.

Z: Et c’est pour ça que l’autogestion est importante. Le but est que tout le monde, peu importe son âge ou ses moyens financiers – tous les prix étaient libres –, puisse venir, proposer ses idées et s’investir dans ce lieu.

Comment les habitants du quartier ont-ils réagi à l’occupation?
J: Je pense que certains étaient étonnés au début, il y avait peut-être une certaine méfiance. Mais après, on a discuté avec de nombreuses personnes et elles ont vu ce qu’on pouvait apporter à la vie du quartier.

Z: Lorsqu’ils passaient vers nous, les habitants étaient très enjoués de voir de la vie remplacer le vide. Certains nous ont même offert des petits caracs!

Et les milieux culturels? Ont-ils perçu en vous une forme de concurrence?
J: Contrairement à ce qui a pu être sous-entendu, notre objectif n’est pas de faire concurrence aux acteurs déjà en place. On est allés à leur rencontre avant même l’occupation pour leur expliquer le projet. Et une fois en place, on a reçu beaucoup de soutien, soit directement des institutions ou alors de personnes qui travaillent pour ces institutions, à titre personnel. Notre pétition a été signée par plus de 1300 personnes.

Z: Il faut dire que ceux qui connaissent le milieu culturel neuchâtelois savent que notre méthode a porté ses fruits par le passé. La Case à Choc, L’AMAR, Béthanie… ces lieux sont justement nés suite à des protestations des milieux socio-culturel, voire d’une occupation.

Ceux qui connaissent le milieu culturel neuchâtelois savent que notre méthode a porté ses fruits par le passé.
Zoé, membre du collectif Abal

Le lundi 15 juin, lors de la séance du Conseil général de Neuchâtel, la conseillère communale socialiste Julie Courcier Delafontaine a indiqué qu’une plainte avait été déposée pour occupation illégale. Comment avez-vous réagi à cette annonce?
Z: C’était quelque chose d’assez violent. On se fait traiter de colons parce qu’on occupe un lieu pratiquement vide depuis 32 ans et d’opportunistes alors que personne ne s’est mis en avant dans le collectif, bien au contraire.

J: On a dû faire une réunion d’urgence pour prendre une décision. Il faut savoir qu’on n’a pas investi l’intérieur du bâtiment. On n’a jamais voulu faire de cette action quelque chose de violent et se confronter aux forces de l’ordre ou se barricader à l’intérieur. Donc on a décidé de partir.

C’était une décision unanime?
J: On a longuement discuté. Mais c’est nécessaire parce que ça va dans le sens de ce qu’on veut construire: un lieu où chacun est écouté, où personne ne décide seul. La question de la perte de rapport de force a été évoquée. Mais nous avons estimé que notre rapport de force se trouve désormais dans le soutien de l’opinion publique à ce projet.

Z: On a organisé une plénière, avec des membres du collectif, mais aussi des personnes qui soutenaient simplement l’action. On était une cinquantaine. C’était important pour nous que ce projet ne soit pas uniquement centré sur le collectif. Il y a eu des divergences, des argumentations, mais à la fin tout le monde s’est retrouvé dans la décision de partir.

Suite à votre départ, une manifestation de soutien a eu lieu. Comment vous avez réagi en l’apprenant?
Z: Honnêtement, entre ce rassemblement, la pression et la fatigue de l’occupation, j’ai pleuré (elle sourit). Rien que d’en reparler, j’ai les larmes qui remontent! Voir environ 200 personnes nous soutenir publiquement, c’était incroyable.

J: C’est aussi pour ça qu’on ne veut pas abandonner ce projet. Ce rassemblement montre bien qu’il y a un besoin.

Et maintenant, quelle est la suite pour vous?
J: Le plus stressant pour nous, c’est cette plainte.  On attend un retour de la Ville et on espère qu’elle sera retirée. À côté de ça, on se réunit pour s’occuper notamment des dossiers et de la communication. On ne lâche rien.

Z: Le collectif existe toujours! On continue de réfléchir à la suite, on cherche des alternatives pour faire vivre ce projet. On veut continuer à dialoguer avec la Ville et trouver une solution pour faire vivre ce quartier.

La réponse de la Ville de Neuchâtel

Questionnée sur sa gestion de cette occupation, la Commune de Neuchâtel nous a répondu par mail. Selon la Ville, le dépôt de plainte était inévitable: «Des représentant-e-s de la Ville et du Conseil communal ont rencontré à plusieurs reprises des représentantes du collectif pour les informer de la dangerosité du site et de la demande du Conseil communal de quitter rapidement les lieux. Malgré ces demandes, le collectif a mis en doute les rapports d’expert et le permis de démolition de la Ville ainsi que la garantie d’une rencontre une fois le site libéré.» Quant à la suite, «aucune décision n’a été prise» concernant un retrait ou un maintien de la plainte. La Commune rappelle qu’«elle partage certains constats du collectif concernant le manque de locaux pour le monde culturel et socio-culturel» et assure qu’une de ses priorités importantes «consiste à lutter contre la précarité des artistes et à leur juste rémunération et à la reconnaissance de leurs professions». La Ville note toutefois que lors des démarches participatives entreprises avec les acteurs culturels de Neuchâtel, la demande d’un lieu tel que Carac n’a pas été identifié. Enfin, elle confirme son jugement sur la méthode utilisée par le collectif, qu’elle a décrit comme la revendication d’un «droit de priorité sur tous les autres projets» lors du Conseil général du 15 juin: «Dans la mesure où le collectif demande à passer outre tous les processus, n’a pas demandé à être reçu en amont pour exprimer ses besoins et utilise le rapport de force, il s’agit véritablement d’une inégalité de traitement.»

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