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L’initiative du chaos à travers les yeux d’un secundo

Homme portrait
© Olivier Vogelsang

A l’instar de tant d’autres fils d’immigrés de sa génération, Massimo Furlan a vécu l’initiative Schwarzenbach comme un tournant dans son parcours de secundo.

Fils d’immigrants italiens, metteur en scène et artiste, Massimo Furlan a fait de la question migratoire un thème nourrissant ses productions. Il s’exprime sur la proposition radicale de l’UDC.

On pourrait se demander, en allant à sa rencontre, ce que fait ce secundo dans un décor renvoyant à la Suisse éternelle, à ses paysages alpestres, à ses traditions séculaires, mais aussi à son fier retranchement face aux secousses qui traversent ce bas monde. Quelque part dans le district de la Gruyère, perché sur un alpage bucolique avec vue imprenable sur les cimes environnantes, Massimo Furlan apparaît plus que jamais comme un étranger. C’est du moins ce que l’on se dit en lui serrant la main. Ici, l’homme de théâtre a fixé pourtant quelques nouvelles racines: depuis un certain temps déjà, il rénove une bâtisse ayant autrefois servi de lieu de salaison pour le fromage, puis de petit centre d’accueil pour vacanciers. Régulièrement, il quitte ainsi la plaine et la ville où il réside – Lausanne – pour avancer dans son chantier, mais aussi pour souffler et travailler à ses nouveaux projets scéniques.

Ruine économique et sociale
A l’heure où une initiative – celle de l’UDC visant à limiter à 10 millions le nombre de résidents en Suisse – s’attaque à la figure de l’étranger, l’artiste vaudois semble le profil idéal pour commenter cette actualité politique. D’abord parce qu’il a connu, à travers l’expérience de ses parents, les relents xénophobes du pays d’accueil; ensuite parce qu’il a tiré de l’expérience migratoire une source d’inspiration pour plusieurs productions scéniques marquantes. On peut notamment citer Les Italiens, où se croisaient les récits de migrants venus de la Botte. Désormais à la retraite et comédiens amateurs le temps d’une pièce, ces personnages avaient inspiré le metteur en scène alors qu’ils avaient pour habitude de jouer aux cartes dans le foyer du théâtre lausannois. Puis, est venu Le lasagne della nonna («Les lasagnes de la grand-mère»), pendant féminin tout aussi touchant.

«L’initiative de l’UDC? Elle instille la peur, alimente les fantasmes et fait des étrangers les coupables, les boucs émissaires de problématiques qui n’ont rien à voir avec leur présence en Suisse, s’insurge Massimo Furlan. C’est un populisme inqualifiable qui promet la ruine économique et sociale et remet sur la table des arguments bien connus, largement démentis par l’histoire du pays. Une fois encore, un parti xénophobe et raciste affirme sa volonté de soustraire des droits à une partie de la population. Il veut des forces de travail, des bras, mais pas des femmes et des hommes avec une vie digne. En acceptant cette proposition, on reviendra à coup sûr au statut dégradant de saisonnier.»

Un scénario que l’artiste refuse catégoriquement d’envisager. Sans doute parce que, comme la grande majorité des fils de migrants de sa génération, il garde les cicatrices d’une enfance marquée par l’ostracisme et le rejet. Son parcours biographique reste pourtant atypique au regard de celui de nombreux secundos. Ses parents n’étaient pas des représentants du lumpenprolétariat en quête de meilleures conditions de vie. Son père a, certes, grandi dans un monde paysan, mais il est parvenu à s’extraire d’une condition précaire grâce aux études. Doctorat de chimie en poche, il a participé à l’essor de l’Ecole polytechnique, devenue par la suite l’EPFL. Quant à sa mère, «elle était émancipée et libre, membre du Parti communiste italien et étudiante en mathématiques». Un destin académique interrompu lors de son arrivée en Suisse, au début des années 1960. L’enfant, lui, grandit dans une certaine insouciance à Ecublens. Puis, tout bascule après l’âge de 6 ans. Le déménagement à Morges le confronte brutalement à sa condition d’étranger. «Je fréquentais les Italiens et les Espagnols du quartier. Pour les autres, j’étais le sale rital. Et je ne comprenais pas pourquoi on s’en prenait à nous, pourquoi on nous traitait de tricheurs, de voleurs, de gens dangereux.»

L’art comme acte politique
Puis, survient l’initiative Schwarzenbach. Un tournant. «Comme beaucoup, j’ai eu peur d’être expulsé. Je me souviens qu’on se demandait s’il fallait partir pour toujours, tout en continuant à ne pas comprendre les raisons de cette haine qui nous tombait dessus. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à m’interroger sur ce que signifiait être Italien, sur mes propres fiertés, souvent liées à des figures sportives qui brillaient à l’époque, comme le motard Giacomo Agostini ou la Squadra Azzurra.»

Dès lors, il n’est guère étonnant que l’univers artistique de Massimo Furlan, enfant du Frioul, se soit construit autour de questions liées à l’altérité, à l’étranger et au dialogue nécessaire entre des univers éloignés. «Tout mon travail artistique repose sur un credo, sur un acte politique consistant à partager les histoires des autres. Cela demande de l’écoute, de la compréhension. J’estime que le dialogue a la capacité de faire tomber les peurs.» Et d’évoquer comme exemple l’environnement alpestre dans lequel il passe désormais une partie de son existence. «Vous voyez, ici, je suis entouré de paysans et d’éleveurs; c’est un milieu conservateur dont je ne suis pas particulièrement proche. Mais je trouve la situation très intéressante: avec le temps, je me suis rapproché des personnes qui vivent depuis toujours dans la vallée. Je me suis intéressé à leurs vies et j’ai trouvé des points de jonction très riches. Cette relation s’est construite en douceur, avec un certain sens de la stratégie, parce qu’évidemment, certains sujets nous séparent et que je ne peux pas tous les aborder en leur présence. Mais nous nous sommes retrouvés sur d’autres points essentiels.»

Ce goût des autres, à mille lieues de ce que prône l’UDC à travers ses propositions, constitue pour Massimo Furlan une manière profonde de concevoir la vie et de penser le quotidien. «Au fond, je me suis toujours dit qu’un monde qui ne se pense pas est un monde malade.»

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