Aller au contenu principal
Menu

Thèmes

Rubriques

abonnement

Le visage de Mathias sur la mer des événements

J’observais voici deux semaines à la télévision Mathias Reynard, président du Conseil d’Etat valaisan. Il était au milieu de la foule, à Crans-Montana, où quarante jeunes gens venaient de périr dans l’embrasement d’un bar au soir du Nouvel An.

Son visage étant le seul dont l’expression fût à ce point marquée par sa conscience de percevoir la mort et la vie comme des sœurs jumelles et non pas en succession l’une de l’autre. Il se manifestait vivant mais se révélait travaillé par les ampleurs de la mort, et se manifestait travaillé par ces ampleurs en se révélant vivant pour représenter ses collègues et s’exprimer.

Ainsi Mathias incarna-t-il sous mes yeux, dans cette circonstance, notre espèce au plus profond d’elle-même. Au plus juste aussi. Dégagée de ses contingences et dépouillée de ses rituels trop tenus. Un peu comme sont les portraits de Diego Giacometti réalisés par son frère Alberto, qui représenta sa figure par un ensemble de lignes circulaires articulées autour de saisissements intimes inouïs. Alors qu’autour de lui, sur la place devant le bar embrasé comme dans la foule officielle et laïque amassée, toutes les physionomies arboraient déjà la normalité du tragique affichée depuis toujours par les médias.

Dès lors j’entrepris de promener ma pensée dans le moutonnement illimité des faits et des événements pouvant m’expliquer en quoi son visage m’était apparu comme un contre-exemple parfait du monde tel qu’il s’affole en ce deuxième quart du XXIe siècle.

Ce voyage me ramena d’abord au Néolithique, vers l’an 10000 avant notre ère, quand nos ancêtres commencèrent de s’établir en sédentaires sur leur lieu d’habitation comme de leurs cultures. Avant que l’invention de l’écriture, advenue 7000 ans plus tard en Mésopotamie, leur permît de codifier les notions de l’usage et de la propriété fonciers.

Il s’ensuivit le pire, avec la pratique des prédations territoriales et des colonisations proches ou lointaines qui devinrent la marque de notre espèce. Aggravée par son obsession d’en profiter pour rentabiliser tous ses décors englobant aussi les montagnes, les mers, les océans et le Vivant non humain chosifié dans la foulée.

Il en résulta tout autant nos accoutumances à la brutalité comme façon d’être et comme façon d’agir, y compris dans le cadre de la Cité physique et politique. Au mépris croissant, bien sûr, de tout principe organisationnel pouvant concourir à la satisfaction de l’intérêt général.

A ce point de mes vagabondages intérieurs, les événements du passé comme du présent, et ceux de l’Ici comme de l’Ailleurs, ne cessèrent plus de s’emboîter et de se déboîter dans mon esprit. Ils étaient devenus les éléments d’un jeu. Ils s’y remboîtaient puis s’y déboîtaient chaque fois différemment, sans relâche et sans logique apparente. A la façon des vagues sur la mer, et de leurs oscillations, qui finissent par modeler jusqu’au sable des grands fonds.

La cupidité dans ses parallélismes et souvent ses synergies, en provenance lointaine de l’appropriation foncière inventée dans les temps néolithiques, m’apparut comme un premier thème de méditation. Je songeai qu’elle avait animé les deux personnes ayant laissé leur bar de Crans-Montana se transformer en souricière de flammes potentielle, et pareillement animé les responsables de cette commune n’ayant pas évalué la dangerosité des lieux.

Et qu’elle avait de surcroît pareillement animé presque en même temps, c’est-à-dire au surlendemain de la nuit carbonisée du Nouvel An valaisan, les forces armées que le taré de Washington avait engagées pour mettre le Venezuela sous tutelle aux fins d'en arracher le pétrole. Avant d’envisager la mise sous tutelle du Groenland aux fins d'en arracher les minerais.

Et qu’elle avait enfin animé, après avoir condamné des dizaines de jeunes à la mort en Valais, des milliers d’Iraniens semblablement jeunes, entre 15 et 17 ans, qui s’appelaient par exemple Mustafa Fallahi, ou Taha Safari, ou Reza Moradi Abdolvand dans la ville d’Azna. Ou la petite nageuse de 15 ans, qui s’appelait Arnika Dabbagh, dans la ville de Gorgan.

Comme si la nébuleuse infinie des profiteurs au pouvoir ne se sentait pouvoir survivre, et pour étoffer ses bénéfices, qu’en exploitant la relève en temps de paix à moins de la coucher, en temps de révolte ou de guerre, dans son propre sang après l’avoir criblée de balles tirées de derrière à bout portant.

C’est dans le contexte de ces crimes que le visage et la personne de Mathias, l’autre jour, furent ceux d’un humain campé dans sa justesse. Traversés de larmes en nos temps d’indifférence et de masques. Accordés à la vibration des mots que les professionnels de la rhétorique politicienne ou géopoliticienne lissent infailliblement sur le mode du discours en surplomb. Affichant son émotion quand les mises en scène de soi triomphent, comme à Crans-Montana justement ces jours-ci, où prolifèrent les selfies cadrés pile en face du bar dévasté. Vœux de vaillance et d’énergie, cher passager de cette chronique, et gratitude.