Le syndrome du bifidus actif

Dans les rangs de la direction de la Manip (Mission d’action novatrice de l’industrie privée), ce fut comme un coup de tonnerre dans un ciel bleu. Métaphore en phase avec la météo de ces derniers temps, je vous ferai remarquer. A L’Evénement syndical, nous avons le sens de l’actualité jusque dans nos formulations. L’auteur du coup de tonnerre dans le ciel bleu du fonctionnement cadencé de la Manip? Le petit nouveau, le jeunot, crénom! «Pas sec derrière les oreilles et déjà en train de mettre le souk!» aurait réagi Guido Fifrelin. Son collègue, Nazerl Ribes, avait en effet lâché une petite bombe, qui, en explosant, avait donc produit l’effet coup de tonnerre dans un ciel bleu.

Au départ, un très long conflit entre deux clients de la Manip. L’un s’était enrichi au détriment de l’autre, pillant allègrement ses brevets et lui fauchant sa clientèle. Les méthodes brutales et légalement plus que douteuses de la première entreprise, Hyères & Salem, avaient amené l’organisation patronale, dont tous les deux étaient membres, à avancer les fonds nécessaires à la seconde, Pale and Steel, pour recourir devant les tribunaux afin de recouvrer ses droits. De jugement en recours et en nouveaux jugements, l’affaire s’éternisait, pour le plus grand bien de Hyères & Salem, qui prospérait.

A la Manip, la ligne était de reconnaître que, certes les droits de Pale and Steel avaient été spoliés, mais qu’il fallait continuer à commercer avec Hyères et Salem, en cherchant à l’amener à des concessions. Ni pour ni contre, bien au contraire, encore qu’en y réfléchissant bien, et après avoir ménagé la chèvre et le chou… C’est que les deux entreprises en cause avaient chacune leur réseau d’influence et qu’une décision tranchée risquait, par effet domino, de faire s’écrouler le château de cartes de la situation. Métaphore prêtée gratuitement à Guido Fifrelin au cas où il en manquerait.

Et voilà-t-y donc pas que Nazerl Ribes se transforme en pilote de Stuka et déclare sans avertissement préalable ni déclaration de guerre, que le cabinet des avocats de Pale and Steel fait partie du problème et non pas de la solution. Gros yeux à la direction de la Manip, croissants du déjeuner avalés de travers, étouffements, début d’asphyxie, régurgitations difficiles, acidités d’estomac: la totale. Que n’avait-il pas dit, le petit arrogant, au risque de mettre en cause la diplomatie commerciale bicanal de la Manip! En ignorant totalement le précepte du syndrome du bifidus actif!

Comment, vous ne connaissez pas le syndrome du bifidus actif? Houla, va falloir vous mettre à jour, sinon vous ne subsisterez pas longtemps dans la jungle de la compétition internationale. Votre ignorance va réduire d’autant votre compétitivité et, inexorablement, votre employabilité. Et il faudra engager des détectives privés pour contrôler si vous méritez bien vos indemnités de chômage…

Qu’est-ce que vous faites de vos loisirs? Vous ne vous jetez pas avec avidité sur les revues de management? Non? Vous faites des sorties? Ah, ben, logiquement, le résultat n’est pas fameux. Ce n’est pas ainsi que l’on progresse dans sa carrière et finit à la direction de la Manip. Qui, elle, connaissait très bien le syndrome du bifidus actif. Pour comprendre ce syndrome, il faut remonter trente ans plus tôt — tous ceux et toutes celles qui justifient leur méconnaissance par cette ancienneté passeront me voir plus tard — lorsqu’une firme produisant des yaourts lance un yoghourt enrichi de bifidus actif. Dénomination commerciale désignant le fait que le produit contient des bifidobactéries. Evidemment bifidus est légèrement plus vendable que bifidobactéries. Qui voudrait avaler un truc plein de bactéries? Beurk, gloup et burp! Bifidus, donc, et actif qui plus est. Pour éviter toute analogie avec un truc dégoûtant comme les deux kilos de bactéries qui s’agitent dans notre estomac, la campagne de pub du yaourt au bifidus mit en scène de très jolies femmes, naturelles, sympathiques et tout et tout, vantant le produit, car «ce qu’il fait à l’intérieur se voit à l’extérieur». Et le syndrome du bifidus, c’est cette correspondance entre l’extérieur et l’intérieur, cette transparence. Tout ça pour en arriver là? Le yaourt, les bactéries, les mannequins souriants, la pub, pour dire qu’il y a une connexion entre le dedans et le dehors. Et appeler ça théâtralement «syndrome du bifidus»? Ainsi va la vie dans ce monde hypercréatif du management, où une bonne formule vaut mieux qu’un long discours, même s’il faut un long discours pour expliquer en quoi la formule est bonne. L’essentiel est d’avoir l’air initié et de branler du chef en opinant, «ah, oui, le syndrome du bifidus, bien sûr…». Un qui se l’était fait expliquer, le syndrome du bifidus, c’était bien Nazerl Ribes. En long en large, en hauteur et en couleur. Que la Manip donnait désormais l’impression d’avoir une politique différente en sous-main, que, retorse, elle s’apprêtait à donner ses préférences à un camp plutôt qu’à un autre. Que ça ne se faisait pas comme ça et qu’on était mal pris. Bref qu’avec ou sans bifidus, la Manip pédalait dans le yoghourt.