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«Le droit du travail devrait être enseigné à l’école»

Serge Heimo assis à une table de café.
© Thierry Porchet

Victime d’un burn-out, Serge Heimo a appris à relativiser, à ne pas se laisser envahir.

Serge Heimo n’a rien perdu de sa combativité et de son humour, malgré un licenciement antisyndical.

La photo résume assez bien la personnalité de Serge Heimo. Sur ce cliché, publié dans la dernière édition de L’Evénement syndical, on le voit au côté de François Clément, secrétaire régional d’Unia Fribourg, tous deux hilares à l’occasion de la remise du prix décroché «Les membres recrutent des membres». Engagement sans faille pour la cause des travailleurs et inébranlable sens de l’humour, deux qualités qui sautent aux yeux dès qu’on rencontre ce jovial Fribourgeois, dernier lauréat de la récompense remise annuellement par le syndicat.

Et si la première de ces qualités lui fait parfois pousser des coups de gueule, son rire communicatif finit toujours par reprendre le dessus. Quand bien même sa situation personnelle n’est pas franchement riante… A presque 63 ans, Serge Heimo, qui représente l’industrie au comité régional d’Unia Fribourg, pointe au chômage et sera en fin de droit dans quelques mois. «C’est foutu, à mon âge, je ne retrouverai pas de travail. J’ai envoyé près de 150 candidatures, ça n’a rien donné. Je suis même allé dans trois boîtes temporaires, ils ne m’ont jamais proposé de poste. Je me demande s’ils n’ont pas perdu mon dossier!» lâche-t-il dans un éclat de rire. Fin juillet, il n’aura donc plus de revenus alors qu’il doit encore tenir deux ans jusqu’à l’âge de l’AVS. «Je n’ai pas le droit à l’aide sociale, car je suis propriétaire de mon appartement, et je ne peux pas non plus toucher l’aide aux seniors, parce que j’ai un trop gros 2e pilier. Donc, je suis coincé.»

 

La «Cardoche», une super boîte

Pour comprendre comment il en est arrivé là, rembobinons le fil de sa vie. Né à Fribourg, où il a toujours vécu, ce passionné de musique, qui joue de la guitare depuis ses 10 ans, entre en apprentissage à la brasserie Cardinal dès la sortie de l’école obligatoire, en 1979. «La “Cardoche”, comme on l’appelait, c’était une super bonne boîte, s’enthousiasme-t-il. L'entreprise nous payait même la moitié de la cotisation syndicale. Et il y avait 90% des ouvriers qui étaient syndiqués!»

Serge Heimo a exercé avec passion le métier de brasseur de bière pendant 31 ans, jusqu’à la fermeture de la brasserie fribourgeoise en 2011. «Unia a fait tout ce qu’il pouvait, mais n’a pas pu empêcher ça. Pourtant, on ne manquait pas de travail, on courrait comme des lapins. La direction nous a proposé d’aller travailler en Suisse alémanique, chez Feldschlösschen (propriétaire de Cardinal, ndlr), mais j’avais presque 50 ans. A cet âge, on ne peut pas refaire sa vie aussi facilement. A Fribourg, j’avais mon appartement, mes groupes de musique, et ma femme ne pouvait pas quitter son travail comme ça. Alors j’ai refusé. Heureusement, le syndicat avait négocié un bon plan social.»

L’homme trouve un emploi dans l’industrie laitière, chez Cremo. Mais les débuts sont difficiles. «Je n’arrivais pas à m’y mettre. Il n’y avait pas la même ambiance que chez Cardinal.» Serge Heimo quitte même le syndicat pendant quelques années. «Chez Cremo, presque personne n’était syndiqué. Tout seul, je ne pouvais rien faire, je me sentais inutile. Les gens refusent de payer une cotisation syndicale de 40 francs par mois, alors qu’ils achètent tous les jours des paquets de cigarettes à 10 francs…» déplore-t-il.

Pourtant, il finit par aimer son nouveau travail. Mais les choses se gâtent en 2019, quand l’entreprise réorganise les plannings de la production en trois-huit. «On devait travailler sept nuits d'affilée, ce qui est illégal. Grâce aux cours d’Unia, je connais les lois. Le droit du travail devrait être enseigné à l’école, comme l'éducation civique. Moi, ça m'a pris longtemps à apprendre tout ça.» 

La gestion des heures supplémentaires et des jours de repos donne lieu à un conflit social. «On est allés voir nos dirigeants en pensant trouver un accord à l’amiable, mais ils ne voulaient rien savoir.» Toutefois, le salarié refuse d’abdiquer. Il se bat en première ligne, remue ciel et terre, écrit au Secrétariat d'Etat à l'économie (SECO) et… fait un burn-out. «Cela m’a beaucoup appris à relativiser, à ne pas me laisser envahir. Et ça m’a donné une force!»

 

Licencié pour son engagement 

Serge Heimo comprend cependant qu’il ne pourra pas gagner tout seul. En 2023, il appelle Unia à l’aide et y adhère de nouveau. «On m’a dit qu’il fallait syndiquer les gens, alors on a ameuté toute la baraque et on a réussi à faire inscrire tout notre secteur, à deux ou trois récalcitrants près.» Etant l'un des meneurs de la fronde, il se fait, hélas, licencier avec d’autres collègues en juillet 2024, avec effet immédiat et sans respecter le délai de congé de trois mois. Donc sans indemnités. «Beaucoup d’autres collègues sont partis d’eux-mêmes, car c’était devenu une calamité. Ils ont été remplacés par des temporaires qui ne connaissent pas les machines.»

Pour sa part, il poursuit son combat aux Prud'hommes pour faire reconnaître son licenciement comme abusif et être indemnisé. Il continue aussi de se battre sur la gestion litigieuse des heures supplémentaires et des jours de repos chez Cremo. «J'ai toutes les preuves, tous les plannings», lance-t-il, en parcourant la galerie de photos sur son téléphone. «Quand je tiens un os, je ne le lâche pas! On ne peut pas se laisser faire sans rien dire.»

Une vidéo de Thierry Porchet.