Aller au contenu principal
Menu

Thèmes

Rubriques

abonnement

La pauvreté n’est pas une fatalité

Main de mendiant avec deux pièces de monnaie.
© Olivier Vogelsang/archives

Les inégalités sociales découlent de politiques économiques voulues par les décideurs, expliquent des experts du monde entier.

Sous l’égide de l’ONU, des centaines d’experts internationaux ont élaboré une feuille de route pour mettre fin aux inégalités. Sergio Rossi, professeur d’économie à l’Université de Fribourg, nous en parle.

L’écart se creuse entre une élite économique de plus en plus riche et la part croissante de la population mondiale frappée par la pauvreté. Mais on pourrait très bien éliminer ces inégalités, estiment près de 400 personnalités internationales qui ont élaboré une «Feuille de route pour l’éradication de la pauvreté au-delà de la croissance». Ce document – co-signé, entre autres, par le prix Nobel d’économie américain Joseph Stiglitz et par l’économiste français Thomas Piketty – a été rédigé sous le mandat du Rapporteur spécial des Nations Unies sur l’extrême pauvreté et les droits de l’homme, en partenariat avec des syndicats, des ONG, des agences onusiennes, des universitaires (y compris suisses) et des décideurs politiques du monde entier.

La feuille de route, qui a été adoptée en avril à l'Organisation internationale du travail, à Genève, et présentée le 25 juin au Conseil des droits de l’homme, propose un ensemble de mesures politiques concrètes pour construire un modèle économique basé sur la justice sociale et environnementale. Parmi ses signataires se trouve Sergio Rossi, professeur d’économie à l’Université de Fribourg. Interview.

 

Sergio Rossi dans son bureau

© Maurizio Solari

 

Sergio Rossi, cette feuille de route se base sur le constat que la répartition des richesses est de plus en plus inégalitaire, mais elle dit surtout que ce n'est pas une fatalité, c’est cela?

En effet, c'est un choix de politique économique, qui émane de l'ensemble des parties prenantes au sommet de la hiérarchie sociale et économique, à savoir les grosses entreprises, les acteurs financiers, les banques, les assurances, les fonds spéculatifs.

 

Ce document suggère, entre autres mesures, de plafonner la richesse individuelle, de garantir des salaires équitables, de réduire le temps de travail, etc. En bref, c’est un programme de gauche. Cela ne risque-t-il pas de braquer les milieux économiques?

Chacun défend ses propres intérêts, mais il faut avoir une vision d’ensemble. Si on veut éviter d'aller dans le mur, il faut changer de direction et faire des choix stratégiques, au niveau de l’économie et de la finance, qui prennent en compte le bien commun. Pour que les entreprises fassent des bénéfices, l'ensemble de la société doit continuer de prospérer et les ménages doivent avoir un pouvoir d'achat suffisant pour acheter les biens et les services qu’elles proposent. Sinon, tôt ou tard, elles vont avoir de la peine à écouler leurs stocks, leur chiffre d'affaires va baisser, elles vont licencier et délocaliser. Les finances publiques en seront aussi affectées, et tout cela aura un effet pervers sur le marché du travail.

 

Vous pensez qu'on a perdu le sens du bien commun?

Absolument. Beaucoup d’économistes, au niveau académique, confondent le bien commun avec le bien public, autrement dit ce que l'État assume puisqu’aucune entreprise ne veut s’en charger – comme la défense nationale, certains transports publics ou l'éducation – parce qu’il n'y a pas de profits à en tirer. Donc oui, je pense que la société est de plus en plus individualiste. Selon l’idéologie dominante, quand une personne agit pour son bien-être individuel, cela participe de l'intérêt général, mais c’est faux. Si le manager d'une entreprise exploite ses employés, l'environnement et tout ce qu'il peut exploiter pour maximiser ses bénéfices ou pour obtenir des rendements extravagants sur les marchés financiers, cela ne sert pas le bien commun.

 

Nous n'avons pas encore touché le fond. Il faut malheureusement qu'on s'en approche encore pour qu’un vrai virage soit possible.
Sergio Rossi, professeur d'économie

 

Pensez-vous que le système capitaliste arrive à ses limites ?

Oui, c'est de plus en plus évident. On s'est déjà demandé en 2008 pourquoi les économistes de la pensée dominante n'avaient pas su prévenir la crise financière globale. Mais celle-ci découle de leur propre modèle, de leur propre théorie économique. Si on est à l'origine d'une crise, on ne la voit pas venir, et qui plus est, on n'a pas les instruments pour éviter que cela ne se reproduise. Nous devons donc vraiment changer de paradigme, et commencer à enseigner l'économie et la finance différemment. 

 

Devrait-on davantage taxer les riches et les entreprises?

La Constitution fédérale nous dit que chacun doit pouvoir contribuer au bien commun dans la mesure de ses moyens financiers, alors que les contribuables les plus aisés ont des charges fiscales de plus en plus faibles. On baisse aussi le barème de l'impôt sur les bénéfices des entreprises, mais sans que cela engendre une croissance économique dans l'intérêt général. Car les entreprises qui payent moins d'impôts ne vont pas investir pour produire davantage et engager plus de salariés. Ce qu’elles économisent sur les impôts, elles vont le placer sur les marchés financiers, qui sont auto-référentiels mais profitent seulement aux gros acteurs que sont les grandes banques, les compagnies d’assurance, etc. En termes de finances publiques, il faudrait donc prendre le problème dans l’autre sens. Au lieu de couper dans les dépenses pour arriver à l'équilibre budgétaire, on devrait d’abord se poser la question de savoir quels sont les besoins de la population et des entreprises que l’Etat doit satisfaire, et à partir de là, déterminer le montant de ressources fiscales à collecter. 

 

A votre avis, que risque-t-il de se passer si on n’éradique pas la pauvreté?

On constate en Suisse que la classe moyenne est en voie de paupérisation parce que le coût de la vie augmente et que les salaires ne sont pas toujours indexés au renchérissement. De plus en plus de personnes sont exposées au risque de pauvreté, c’est-à-dire qu’elles n'ont pas de quoi payer une facture inattendue de 2000 francs. Cet appauvrissement de la population va ralentir l'activité économique et le commerce, ce qui fera augmenter le taux de chômage et exercera une pression à la baisse sur les salaires. Ensuite, les gens arriveront à la retraite avec des situations financières difficiles. Certains vont souffrir davantage que les autres. Tout cela va se répercuter sur les finances publiques, du coup les politiques voudront réduire les dépenses, etc. C’est un cercle vicieux qui tire toute l'économie et la société vers le bas, et qui va engendrer des conflits sociaux. On le voit déjà dans les pays voisins, en Allemagne, en France, en Italie. La trajectoire est assez inquiétante, et je crois que les changements climatiques vont encore en ajouter une couche.

 

Vu le cynisme de certains dirigeants et la période que nous traversons, très marquée par les guerres et les préoccupations sécuritaires, pensez-vous que le message porté par cette feuille de route sera entendu par les décideurs?

Non, absolument pas. Ils ne vont même pas lire cette feuille de route. Parce que les décideurs politiques, en Suisse comme dans le monde entier, sont pour la plupart orientés vers leurs propres intérêts personnels. Une fois qu'ils sortent de la politique, ils se tournent vers l'économie et la finance, en entrant dans des conseils d'administrations de banques, d'assurances ou de multinationales. C’est ce qu’on appelle en anglais les revolving doors, (ndlr: portes tournantes), autrement dit le fait de passer directement des hautes sphères du secteur public aux hautes sphères du secteur privé. 

 

Qu’est-ce qui peut changer cela? Un sursaut de la gauche, une prise de conscience au sein de la population? Est-ce que c’est le but de cette feuille de route?

La gauche, en Suisse et ailleurs, n’a plus d’élan et la montée de l’extrême-droite montre que les gens ont perdu tout espoir. Il faudra que la situation se péjore encore plus avant qu’une part significative de la population s’éveille et se rende compte qu'il y a une alternative telle que celle proposée par cette feuille de route. Peut-être qu’alors, des partis politiques s’en inspireront pour faire des propositions. Mais cela prendra des années. Nous n'avons pas encore touché le fond. Il faut malheureusement qu'on s'en approche encore pour qu’un vrai virage soit possible. 

 

-Le journal Le Monde a publié une tribune qui défend les propositions de la «Feuille de route pour l’éradication de la pauvreté au-delà de la croissance».

Pour aller plus loin

«La prévoyance vieillesse ne doit pas servir à réaliser des profits!»

Personne âgée

La mise sous administration officielle de la caisse de pension Tellco marque une étape importante mais on peut encore faire plus et mieux, estiment les syndicats.

Les plateformes, sans foi ni loi

Livreurs qui manifestent

Le sociologue français Fabien Lemozy a vécu de l’intérieur le monde impitoyable de la livraison de repas à vélo à Toulouse. Entretien avec le coauteur de l’essai Plateformes.

Bouclier fiscal vaudois: plainte pénale déposée

La section vaudoise du Syndicat des services publics (SSP-Vaud) a déposé, le 15 janvier, une plainte pénale contre inconnu dans l’affaire qui secoue le canton depuis des mois...

Rojava: quand le silence international devient de la complicité

Depuis plusieurs semaines, la situation au Rojava atteint un niveau de gravité extrême. Des centaines de milliers de civils kurdes ont été déplacés, blessés ou tués. Les attaques...