La passion galopante d’une sellière équestre
Après une longue expérience en Suisse alémanique, où elle a obtenu une maîtrise fédérale, Patricia Rochat a établi son atelier à Boussens.
En conjuguant confort des cavalières et des cavaliers, bien-être animal et savoir-faire minutieux, Patricia Rochat façonne sur mesure des selles prisées.
C’est le point de jonction entre l’homme et l’animal, sans lequel un simple pas, un trot ou un galop n’auraient pas tout à fait la même allure. Les inconditionnels de la monte à cru, qui posent leurs fessiers à même le dos du cheval, vous diront qu’on peut tout à fait s’en passer. A cette minorité fait écho la pratique d’une très large frange de cavalières et de cavaliers, pour qui la selle demeure un outil crucial et incontournable de l’équitation. De ce bel objet tout de cuir paré, quelques rares figures en Suisse romande ont fait un art, une spécialisation raffinée dans la fabrication, qui aligne gestes minutieux et compétences séculaires. Patricia Rochat est de ce cercle. A Boussens, village du Gros-de-Vaud entouré de champs vallonnés et de bois épais, l’artisane a installé, voilà quinze ans, un atelier aux allures trompeuses. Car, vue de l’extérieur, la bâtisse qui abrite d’autres entrepreneurs et artisans, pourrait tout à fait accueillir des garages ou des entrepôts sans charme.
La selle anglaise, une reine
Les intérieurs disent bien sûr autre chose. Machines de toutes sortes, larges bandes de cuir enroulées sur elles-mêmes, outillages divers et selles en fabrication ou en restauration forment une carte de visite qui attise la curiosité du visiteur. Dans ces quelques dizaines de mètres carrés, Patricia Rochat façonne en moyenne vingt-cinq objets par an, et tous portent le logo de l’entreprise. «On pouvait atteindre la quarantaine d’unités il n’y a pas si longtemps, remarque-t-elle, après avoir mis en marche la machine à café. La demande a baissé ces dernières années, notamment après la pandémie de Covid-19, mais depuis, nous travaillons davantage à l’adaptation ou à la réparation de selles existantes.» De n’importe quelles selles? Pas tout à fait. Ici, la selle anglaise est reine. Elle domine d’ailleurs dans le monde de l’équitation de loisir comme dans les compétitions. Pas de place, donc, pour l’américaine ou la camarguaise, utilisées à l’origine et en partie encore aujourd’hui, pour le travail avec les troupeaux de vaches. Ces dernières imposent une tout autre posture sur le cheval.
Pour en savoir un peu plus sur la manière dont naissent ces sièges particuliers, Patricia Rochat se lance dans un cours accéléré, allant chercher, à chaque étape, les objets et les matériaux du cas. Le premier geste qui marque le début des travaux? «Il consiste à prendre certaines mesures de l’équidé.» L’ouverture du garrot est la plus importante. Cette valeur permet de donner le juste angle à l’avant de la selle, à hauteur du pommeau, et d’épouser parfaitement la morphologie de cette partie du dos de l’animal. La longueur, tout comme le milieu et l’arrière du dos sont également enregistrés. Le tout est par la suite fidèlement reporté à l’échelle réelle sur une grande feuille de papier, où la sellière trace les courbes qui guideront la suite des opérations. On l’aura compris: pas de place ici pour la fabrication standardisée et à la chaîne. Tout est fait sur mesure, en tenant également compte des exigences du client. «Ce qui nous dirige en premier lieu, c’est son confort, note Patricia Rochat. Il doit aller de pair avec le bien-être de l’animal.»
Le cas Laura Chaplin
Toute la suite de la fabrication est élaborée, étape après étape, en partant d’une sorte de squelette en bois et en métal. Sur la partie «osseuse» de la selle, appelée l’arçon, se greffent du latex, des bandes de cuir et le très important quartier de selle, là où reposera la partie interne de la cuisse. «Le cuir de vache utilisé est d’origine européenne et il est livré par un revendeur. Son épaisseur et son traitement varient. Celui qu’on emploie pour le quartier et le faux quartier de selle, soit la partie qui est au contact du cheval, fait quatre millimètres. Il est tanné en fosse avec des agents végétaux et des graisses. Le cuir d’ameublement, utilisé pour le siège et pour d’autres parties, est bien plus fin. On le retrouve aussi dans le recouvrement des canapés et il est tanné avec des végétaux et des substances synthétiques, qui ont remplacé le chrome.» Quant aux couleurs, la maison tient à conserver certains standards: le noir, le brun et le beige occupent tous les rayons. Il y a enfin, dans le processus de création, la place des coussins, ceux-ci protègent le dos du quadrupède de l’arçon. «Cette partie en feutre et en laine de mouton est ajustée sur le cheval lui-même.»
La succession des selles sorties de l’atelier est parfois marquée par des requêtes particulières. Un classeur rempli de photos à l’appui, la sellière évoque le cas de Laura Chaplin, petite-fille du célèbre artiste américain. La plasticienne a un jour passé commande en proposant des motifs décoratifs qui rendaient hommage à son aïeul. Patricia Rochat y a répondu sans difficulté. Il lui arrive également de donner vie à des selles pour la monte en amazone. Car, bien que rare, la clientèle attachée à cette position ne manque pas. Et, en parlant de curiosités, voilà surgir d’un recoin une autre selle, pour enfant celle-ci, également destinée à la monte en amazone. Sa conception remonte au milieu du XIXe siècle et elle était destinée à la monte… des chèvres. Les marques du temps qu’elle porte sur elle vont bientôt disparaître, lorsqu’elle aura quitté les lieux complètement restaurée.
Formation en Suisse alémanique
On pourrait se demander comment surgit une vocation aussi particulière que celle qui a touché Patricia Rochat. Dans son cas, le chemin a été linéaire et sans grandes embûches. «Je fais du cheval depuis mon plus jeune âge et je voulais un métier proche du milieu de l’équitation. Assez tôt, j’ai eu aussi une passion pour le cuir. Mes parents me poussaient à me former à d’autres métiers, mais à l’âge de 13 ou 14 ans, tout est devenu clair. J’ai fait mon apprentissage à Romanel-sur-Lausanne, ensuite je suis partie en Suisse alémanique, à Gossau, où j’ai obtenu une maîtrise fédérale. J’y suis restée neuf ans en tout. Se sont ajoutées trois années en Thurgovie, puis je suis revenue en Suisse romande, où j’avais déjà un réseau de clients potentiels.»
Aujourd’hui, la grande pourvoyeuse de commandes qu’était l’armée suisse a quasiment disparu du paysage et a entraîné dans sa chute de nombreux artisans. Un mouvement entamé dès les années 1950, avec la suppression des unités de dragons à cheval, et parachevé une quarantaine d’années plus tard. Patricia Rochat résiste pourtant à ce mouvement décroissant en offrant à sa clientèle – quelques professionnels et beaucoup d’amateurs – des selles soignées dans les moindres détails. Des pièces uniques qui demeurent particulièrement prisées dans le milieu des passionnés d’équitation.