«La grève des femmes a été le sommet de mon travail»

Manifestation à Berne lors de la grève féministe du 14 juin.
© Manu Friedrich

Corinne Schärer a été au cœur de la préparation de la grève des femmes qui a rassemblé quelque 500000 personnes en Suisse le 14 juin dernier. Ici à Berne, en compagnie de Vania Alleva.

Après 25 ans d’engagement syndical, Corinne Schärer quitte Unia pour se consacrer à la formation et au développement durable

La grève des femmes du 14 juin 2019 a été, pour Corinne Schärer, l’aboutissement d’un engagement de plus d’un quart de siècle pour la cause de l’égalité et celle des femmes. A la fin du mois d’avril, la dirigeante syndicale quittera Unia pour revenir à ses premières amours: la formation et la justice sociale. «La boucle est bouclée, je travaillerai de nouveau avec ces deux dossiers qui me tiennent à cœur et par lesquels j’ai débuté mon engagement syndical, en 1994, au Syndicat des services publics (SSP) à Zurich.» La responsable du département Politique d’Unia précise que c’est après la formidable mobilisation du 14 juin dernier que l’idée d’un changement professionnel a germé. «Cette grève a été le sommet de mon travail. J’ai pensé qu’à 55 ans, c’était le dernier moment pour relever un nouveau défi.» Dès le mois de mai, Corinne Schärer rejoindra la fondation Education 21, dont l’objectif est d’insuffler dans les écoles et les lieux de formation les principes du développement durable. «Une problématique qui rassemble des thèmes importants tels que les droits humains, le climat, les droits syndicaux et ceux des femmes», résume Corinne Schärer qui y dirigera une équipe et siégera au comité directeur de la fondation. Un poste en phase avec ses idées, elle qui a aussi été députée des Verts au Grand Conseil bernois de 1998 à 2012.

Après des études en histoire et en anglais, suivies de deux ans au SSP où elle s’est occupée de l’enseignement, Corinne Schärer est engagée en 1996, avec Catherine Laubscher, actuelle responsable d’Unia Neuchâtel, comme secrétaire centrale de la «petite» unia, nouvellement créée à l’initiative du SIB, de la FTMH et d’Actions Unia de Genève. Toutes deux ont été des pionnières de l’implantation syndicale dans le secteur tertiaire. «C’était très stimulant, nous avons pu créer de nouvelles manières de faire du travail syndical. D’abord, la couleur avait changé. Le turquoise avait remplacé le rouge pour montrer que ce nouveau syndicat était vraiment pour les femmes. Cela a été un grand enrichissement de travailler avec Christiane Brunner et Catherine, et leur grande créativité.» Et de se remémorer, le sourire dans la voix, la première action publique de la «petite» unia, lors d’une campagne contre une révision de la Loi sur le travail autorisant le travail du dimanche. Un lit gigantesque avait été posé sur la Bärenplatz à Berne. Christiane Brunner, présidente de la FTMH, et Vasco Pedrina, président du SIB, devaient se glisser sous le duvet pour donner une conférence de presse. «Nous avons beaucoup rigolé! Vasco ne voulait pas être dans le même lit que Christiane! Mais notre action a eu un succès retentissant. Les journaux télévisés en ont parlé. Et nous avons gagné la votation!»

Histoire à succès

La construction de la «petite» unia a été un point d’appui pour la création d’Unia, fin 2004. «C’était important de pouvoir entrer pas à pas dans le tertiaire. Le secteur compte aujourd’hui autant de membres que chacun des autres secteurs d’Unia. «De 8000 syndiqués en 1996, nous sommes passés à près de 50000. Cela a été un travail énorme. Porté depuis 2008 par Vania Alleva. Ce développement a été une véritable histoire à succès», se réjouit celle qui, au début des années 2000, reprendra le secrétariat régional du SSP à Berne, jusqu’à son retour, neuf ans plus tard, à Unia. En 2012, elle est élue au comité directeur, qu’elle quittera peu avant la grève des femmes de 2019 pour y consacrer toute son énergie, notamment dans la Coordination nationale où elle s’est engagée sans compter.

La crise actuelle du coronavirus est pour elle l’occasion de revenir sur l’importance des métiers du tertiaire, essentiellement féminins. «Tout le monde applaudit les vendeuses, mais il faudra que cette crise soit un levier pour revaloriser leurs salaires et leurs conditions de travail. Une Convention collective de travail nationale du commerce de détail est nécessaire. Le refus des employeurs, hostiles à Unia, est un scandale, dans une branche où travaillent environ 400000 personnes! Nous avons obtenu des améliorations dans les autres métiers, comme la coiffure, l’hôtellerie-restauration ou les soins privés, mais ils doivent également être revalorisés.

Corinne Schärer a aussi été la «Madame égalité» d’Unia. De l’introduction de la Loi sur l’égalité (LEg) en 1996 à aujourd’hui, elle en a suivi le long cheminement. Quel est son sentiment alors que les différences salariales ne s’estompent toujours pas? «C’est vraiment dur, il faut beaucoup de patience. On avance très lentement, mais nous avons quand même réussi à faire changer la loi», réagit-elle en rappelant les nombreuses étapes: session extraordinaire de 2007 tirant le bilan des 10 ans de la loi et constatant son inefficacité, instauration du Dialogue de l’égalité, structure tripartite à laquelle elle prendra une part active, qui a duré de 2009 à 2014, et constat que le principe du volontariat sur lequel il reposait a échoué. Puis la promesse de Simonetta Sommaruga, invitée au Congrès des femmes de l’USS de 2013, de modifier la LEg. Et cette révision, adoptée en décembre 2018. «Cela a été une grande déception: les contrôles ne sont pas contraignants, il n’y a pas de sanction...» regrette la syndicaliste, qui informe qu’Unia met néanmoins en place un processus d’examen des salaires en partenariat social dans certaines entreprises pour appliquer les nouvelles dispositions.

«Sans mobilisation, rien n’est possible»

Pour Corinne Schärer, seule la mobilisation des femmes a permis ces changements. Comme responsable de l’égalité à Unia et coprésidente de la commission féminine de l’USS, elle y a joué un rôle central. «Nous avons organisé une première manifestation en 2010, avec la Marche mondiale des femmes. Nous étions 8000 à Berne, sur des thèmes très larges. Puis une nouvelle manifestation en 2015, cette fois spécifiquement sur l’égalité salariale. Elle a eu un énorme succès: 12000 femmes et hommes solidaires y ont participé. Puis une autre en 2018, nous étions 20000 à Berne. Et enfin, nous étions un demi-million dans la rue le 14 juin dernier lors de la grève féministe. Je suis très fière de ces mobilisations qui ont été une partie très importante de mon travail. Et je suis convaincue que, sans elles, rien n’est possible.»

Pour l’avenir, outre la question des salaires, Corinne Schärer pense que le thème central à aborder, et dont elle espère que le prochain Congrès d’Unia débattra, est la question de la baisse générale du temps de travail. «La crise sanitaire en cours montre que des choses sont possibles, pour le climat également. Les syndicats doivent puiser de la force de cette expérience. Avec une baisse du temps de travail à 30 ou 35 heures hebdomadaires et le maintien des salaires, nous pourrons apporter une réponse à la crise du travail de care qui existe depuis plusieurs années. Cela implique un changement radical de la société.» La syndicaliste ajoute encore que l’introduction d’un congé parental, en plus des congés maternité et paternité, est aussi essentielle pour que les pères comprennent que leur place est auprès des enfants dès leur naissance.

«Unia peut et doit montrer beaucoup plus ce qu’il fait pour l’égalité, pour les femmes, dans les campagnes et sur le terrain. Il doit faire apparaître clairement que le syndicat est aussi là pour les salariées, même si le turquoise a été remplacé par le violet.» A l’heure de s’engager sur une nouvelle voie, Corinne Schärer tire un bilan très positif: «Je pars avec le sentiment que j’ai fait beaucoup, que j’ai pu avoir un impact important. J’ai bénéficié de belles expériences et d’enrichissements. J’ai rencontré des femmes exceptionnelles et des hommes solidaires convaincus qu’il faut changer le monde, la société, pour une société plus égalitaire. C’est une grande satisfaction.»

Portrait de Corinne Schärer.

Corinne Schärer a été l’une des pionnières du développement syndical dans le secteur tertiaire. Elle a aussi joué un rôle central dans la lutte pour l’égalité salariale et pour la grève féministe du 14 juin 2019.