La finance suisse, un levier pour le climat?

Manifestation à Berne pour le climat en août 2021.
© Olivier Vogelsang

Vendredi 6 août, environ 1500 personnes ont manifesté à Berne pour demander à la place financière suisse de cesser ses investissements dans les énergies fossiles.

La lutte contre le réchauffement climatique se poursuit. Peu avant la sortie du nouveau rapport du GIEC, des militants se sont mobilisés à Zurich et à Berne. Ils ont exigé des établissements financiers helvétiques et de la Banque nationale suisse qu’ils cessent d’investir dans les énergies polluantes et s’engagent pour une transition juste

Le dernier rapport du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) «doit sonner le glas du charbon et des énergies fossiles, avant qu'ils ne détruisent la planète». Ce ne sont pas les activistes du climat qui le disent, mais le secrétaire général des Nations Unies, António Guterres. Une semaine avant, environ 200 militants bloquaient l’entrée de Credit Suisse et d’UBS à Zurich dans le cadre d’un camp climat du 30 juillet au 5 août, avec en point d’orgue un rassemblement à Berne le 6 août et une flashmob devant la Banque nationale suisse (BNS). A l’origine: le mouvement Debout pour le changement (Rise up for change) qui réunit notamment la Grève du climat, Extinction Rebellion, le Collectif Justice Climatique et BreakFree. Soutenue par l’Alliance climatique, ainsi que Public Eye, Greenpeace, Multiwatch, des collectifs féministes, le Parti socialiste et les Verts, l’alliance a pointé du doigt la responsabilité de la finance suisse. Ses revendications: la transparence immédiate des flux financiers; l’arrêt des investissements, de prêts et de services d’assurances pour les entreprises actives dans les énergies fossiles (charbon, pétrole, gaz); l’utilisation des bénéfices de la BNS pour une transition juste socialement et écologiquement; et la réglementation de la place financière par les autorités fédérales et la BNS, afin d’amener les banques privées à désinvestir, conformément aux engagements pris concernant les flux financiers lors de l’Accord de Paris. «Ce n’est que du bon sens, mais ni Credit Suisse, ni UBS, ni la BNS n’ont daigné nous répondre», regrette Guillaume Durin, porte-parole de Debout pour le changement et chercheur en sciences politiques. Pendant l’action de désobéissance civile pacifiste, 83 activistes ont été arrêtés.

Greenwashing

Alors que la finance suisse génère vingt fois les émissions intérieures de la Suisse, ménages et industries comprises, elle se cache derrière ses investissements verts. Du greenwashing, dénonce de nombreuses ONG, dont Greenpeace qui a déposé plainte (toujours en cours) l’année passée contre la BNS, la FINMA et la Commission de haute surveillance de la prévoyance professionnelle pour inaction face au réchauffement climatique.

«La BNS a notamment doublé depuis 2015 ses investissements dans Duke Energy, championne américaine de la production d’électricité par la combustion du charbon, tout en annonçant cesser ses investissements dans les mines de charbon. C’est incohérent! affirme Guillaume Durin. Elle devrait pourtant avoir un rôle d’exemplarité et pourrait imposer des règles aux institutions privées – notamment en conditionnant ses crédits à des critères écologiques et sociaux. Il faut changer le logiciel de ceux qui sont à la tête de ces banques pour qui le marché a toujours raison. La FINMA doit être plus active également dans la régulation de la place financière suisse.»

Ce printemps, les ONG Pain pour le prochain et Action de Carême ont remis une pétition munie de quelque 14000 signatures pour appeler la BNS à se défaire de ses investissements fossiles. Car celle-ci détient des actions dans 148 compagnies actives dans le domaine des énergies fossiles, dont certaines exploitent aussi du charbon.

Comme l’indique l’Office fédéral de l’environnement dans un rapport, déjà en 2017, les flux financiers de la Suisse favorisent un réchauffement global de 4 à 6 °C au lieu du 1,5 °C recommandé par l’Accord de Paris. On peut y lire: «Pour ce qui est de la prise en considération des risques climatiques, la place financière suisse fait figure de retardataire au niveau international (…). Vu la part du secteur financier dans le produit intérieur brut (12,9%) et le rôle de la place financière suisse au niveau mondial, il y a là un retard à combler.»

Responsabilité politique

Fin 2019, la BNS détenait près de six milliards de dollars en actions dans des entreprises qui produisent des énergies fossiles. L’institution finance de ce fait le rejet de 43 millions de tonnes d’équivalent dioxyde de carbone par an, soit un volume presque aussi important que les émissions intérieures de la Suisse. Sa stratégie d’investissement ne respecte pas l’Accord de Paris sur le climat. Or, la BNS, au contraire de la banque centrale européenne, déclare ne pas être liée par cet accord, puisque c’est la Confédération qui l’a signé. Pour Charles Wyplosz, professeur à la HEID à Genève, cocréateur de l’observatoire de la BNS, le changement climatique n’est en effet pas l’affaire des banques centrales, mais des politiques. «C’est au gouvernement de légiférer sur les placements de la BNS. Le rôle de cette dernière est d’investir là où c’est le plus rentable. Tant que les énergies fossiles le seront, elle continuera à investir. C’est seulement en augmentant la taxe carbone que les sociétés pétrolières, de gaz et de charbon deviendront moins profitables. Si on force la BNS, Credit Suisse ou UBS à arrêter leurs investissements, d’autres les remplaceront.» Pour lui, les militants du climat se trompent donc de stratégie.

Se fondant sur une étude récente de l’Université d’Oxford, Guillaume Durin précise, quant à lui: «Dans un contexte de pression grandissante sur le secteur et d'alternatives renouvelables de plus en plus crédibles, les coûts de financement liés à l'extraction du charbon ont augmenté de 58% durant la dernière décennie et de 38% pour ce qui est des centrales thermiques au charbon. Preuve que l'augmentation de la perception des risques et la réduction du nombre d'acteurs susceptibles de financer des entreprises et des projets liés aux énergies fossiles contribuent à une transformation globale de notre économie.»

Sur la plus grande redistribution des milliards de la BNS, Charles Wyplosz rejoint les écologistes: «Elle détient aujourd’hui un portefeuille de plus de 100% du PIB. Elle a beaucoup trop d’argent, alors que son rôle est d’assurer la stabilité des prix et des taux de change. De surcroît, cet argent est celui du peuple suisse. La BNS a laissé grossir son matelas destiné à distribuer des montants réguliers aux cantons et à la Confédération. Or, depuis une bonne dizaine d’années, elle aurait pu redistribuer une vingtaine de milliards par an sans risque. Avec 6 milliards seulement ces deux dernières années, on est loin du compte. Pourtant le Département des finances continue d’accepter les propositions de la BNS. L’un et l’autre sont coupables de la mauvaise application de la loi.»

Opacité de la BNS

L’opacité du portefeuille de la BNS n’est pas acceptable non plus, selon l’économiste. En mai 2020, le Conseil fédéral, en guise de réponse à une interpellation sur le manque de transparence de la BNS, affirmait que la banque ne fournissait pas d’indication concernant ses différents placements et ses débiteurs pour éviter la spéculation des acteurs du marché. «Cet argument est erroné, rétorque Charles Wyplosz. Les investissements de la BNS sont petits en comparaison avec des banques comme BlackRock ou JP Morgan et ne peuvent donc avoir aucun effet dans le monde des investissements globaux. Au contraire, ses placements devraient être accessibles à tous minute par minute.»
Guillaume Durin souligne: «C’est parce que les Etats-Unis, le Canada et la Grande-Bretagne obligent à la transparence que nous connaissons 70% des investissements de la BNS. Alors pourquoi cacher les autres 30%? Par ailleurs, selon son mandat, elle n’a pas le droit d’investir dans des entreprises “qui causent de manière systématique de graves dommages environnementaux”. Le respecte-t-elle quand elle investit dans Exxon, Duke ou Shell? Qui contrôle la BNS? Cela devrait être ses actionnaires les cantons ainsi que le Parlement, mais il semble qu’il n’en soit rien. Une chose est sûre, la banque publique devrait utiliser ses réserves pour une réelle transformation écologique et sociale, en soutenant notamment les travailleuses et les travailleurs qui seront obligés de se reconvertir et n’ont absolument pas à payer la note.»