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La canicule dure, la pénibilité du travail aussi

Bottes d'agent de sécurité sur un parking
© Thierry Porchet / Image d'illustration

Les agents de sécurité enchaînent parfois des journées entières sous le soleil, avec une protection minimale fournie par l'employeur.

Après deux mois de fortes chaleurs, les travailleurs sont usés. Un médecin du travail décrypte les effets de cette canicule sur les corps. Tout ne se résume pas à la température mesurée.

Le soleil qui tape, le bitume qui se ramollit, les voitures qui passent et au milieu de cette scène, un agent de sécurité qui souffre. Depuis le début de la canicule, il y a huit semaines, de nombreux travailleurs et travailleuses subissent de plein fouet les conditions météorologiques, à l’image de ces salariés chargés de réguler la circulation, par exemple lors de chantiers. «Les conditions sont très dures, témoigne Bernard*, qui sillonne la Suisse romande depuis plus de dix ans en tant qu'agent de sécurité. L’agent doit rester toute la journée à son poste, sans protections ni pauses suffisantes. On pourrait se relayer, mais si les sociétés de sécurité demandaient à un autre collaborateur de venir, elles devraient payer les frais de déplacement à double. Donc elles ne le font pas.»

Pourtant, les entreprises ont la responsabilité de garantir la sécurité de leurs salariés. Normalement, elles font appel à des professionnels pour y parvenir. Frédéric Regamey est médecin du travail. Il fait partie de ces experts qui aident les employeurs à mettre en place des mesures, parfois très variées, pour protéger les travailleurs. «Nos interventions couvrent notamment la médecine du travail, l’ergonomie, la psychologie du travail, l’hygiène du travail, ainsi que l’accompagnement des entreprises dans l’élaboration de plans d'action face aux fortes chaleurs et à l’exposition solaire, conformément aux recommandations du SECO et de la Suva», détaille le responsable du secteur santé en entreprise pour Unisanté. Car il ne s’agit pas seulement d’améliorer le confort des travailleurs et des travailleuses. «Si les mesures de prévention ne sont pas adaptées, l’exposition à la chaleur peut affecter la santé, augmenter le risque d’accident et diminuer les performances au travail. Les premiers signes sont souvent la fatigue, les maux de tête ou la diminution de la vigilance, parfois aggravés par les troubles du sommeil. Dans les cas les plus graves, cette exposition peut entraîner une déshydratation sévère ou un coup de chaleur, qui constitue une urgence médicale.»

L’adaptation: une solution limitée 
Mais après huit semaines de chaleur extrême, et des épisodes caniculaires amenés à se répéter dans les années à venir, se pose une question: peut-on s’habituer à notre nouvel environnement? «Le corps est capable de s'acclimater partiellement à la chaleur, explique Frédéric Regamey. Cette adaptation devient généralement efficace après une à deux semaines et permet notamment une transpiration plus efficace ainsi qu’une meilleure adaptation cardiovasculaire. Elle reste toutefois réversible et nécessite une nouvelle adaptation à chaque saison estivale. De plus, elle ne protège pas complètement contre les effets de la chaleur ni contre le risque de coup de chaleur.»

Et même lorsque les entreprises prennent la mesure de la situation, les conditions de travail demeurent difficiles, comme en témoigne Alexia*, aide-soignante dans un EMS à Genève. «La direction a réagi rapidement. Nous avons reçu plusieurs communications expliquant le plan canicule, avec des affiches rappelant les bons gestes et des mesures concrètes. Du personnel supplémentaire est prévu le matin et le soir afin de soulager les employés et de permettre plus de temps de repos. Chaque collaborateur a reçu une poche de froid à conserver au congélateur pour soulager le cou ou les épaules. Malgré tout, les journées restent éprouvantes. Une grande partie de notre travail consiste à hydrater les résidents. Nous passons beaucoup plus souvent dans les chambres pour leur proposer à boire, car beaucoup ne ressentent pas la soif. Nous essayons aussi de les installer au rez-de-chaussée, où il fait un peu plus frais grâce aux ventilateurs. Le problème, c'est que le bâtiment emmagasine la chaleur. Même en fermant les volets toute la journée et en ouvrant les fenêtres la nuit, les locaux ne refroidissent pratiquement pas. On est tous au ralenti.»

Améliorations structurelles nécessaires
Les résidents sont les premiers à souffrir, et cela demande une vigilance permanente de la part des soignants. «Ils deviennent plus confus, plus somnolents, mangent moins et refusent souvent de boire davantage, ajoute Alexia. Certains demandent même une veste, sans réaliser qu'ils sont en train de se déshydrater.» Pour la direction de l’EMS, ces vagues de chaleur vont devenir une nouvelle réalité: il faudra donc adapter durablement les bâtiments. C'est exactement l'enjeu, selon l’aide-soignante. «Aujourd'hui, les mesures d'urgence nous aident à tenir, mais elles ne suffisent plus. Il faudrait des transformations structurelles importantes, et dans l’immédiat, au moins une climatisation dans les espaces communs – les couloirs, la salle à manger, les salles d'animation –, afin d'offrir de meilleures conditions de vie aux résidents et de meilleures conditions de travail au personnel.»

Et la température n’est pas l’unique facteur à prendre en compte pour comprendre les risques. «L’intensité du travail, l'humidité de l’air, l'exposition au rayonnement solaire ou encore le port d'équipements de protection doivent également être pris en compte afin d’évaluer l'exposition réelle des travailleurs, liste Frédéric Regamey. En intégrant l’ensemble de ces paramètres, il est possible d’évaluer le stress thermique, qui reflète beaucoup mieux la charge réelle subie par l’organisme que la simple mesure de la température.» Surtout, pour atténuer les dégâts causés par la canicule, il faut s’organiser avant de voir le mercure dépasser les 30 degrés. «La prévention repose avant tout sur l’anticipation. Les employeurs ont ainsi intérêt à préparer des plans d'action avant l’arrivée des fortes chaleurs, avec l’appui de spécialistes de la santé au travail. Il leur incombe également d'informer et de sensibiliser les travailleurs aux risques encourus ainsi qu’aux mesures de prévention à mettre en œuvre.» Des actions primordiales lorsqu'on sait que la Suva estime par exemple qu'environ 1000 cancers cutanés d'origine professionnelle pourraient survenir chaque année, comme le relève Arcinfo.

«Les agents ont peur de perdre leur travail ou sont payés à la mission comme auxiliaires, du coup, beaucoup acceptent les directives sans rien dire»
Bernard, agent de sécurité

Malheureusement, l'employeur de Bernard n'a pas encore pris les mesures adéquates. «Les agences de sécurité cèdent à toutes les demandes de leurs clients, sans penser aux collaborateurs. On nous demande parfois de réaliser des missions de surveillance où on doit rester dans une voiture en plein soleil pour surveiller une zone discrètement, sans sortir du véhicule. Là aussi, la température monte très vite, mais la société n'y pense même pas...» Pas besoin, quand les employés n’osent pas se plaindre. «Les agents ont peur de perdre leur travail ou sont payés à la mission comme auxiliaires, du coup, beaucoup acceptent les directives sans rien dire. Mais les agences devraient mettre des limites pour notre santé et notre sécurité. Sauf que l'argent passe avant tout et la variable d'ajustement pour garantir leurs bénéfices, c'est nous.»

*Prénoms d’emprunts

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