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En Amérique latine, une décennie de retour des extrêmes-droites

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© Keystone

Le 20 juillet, jour de l’indépendance de la Colombie, Abelardo de la Espriella, nouveau président d’extrême-droite élu de justesse, a paradé à Medellín. Il prendra ses fonctions le 7 août. 

A l’aube de la prise de fonction présidentielle de Keiko Fujimori au Pérou et d’Abelardo de la Espriella en Colombie, le spécialiste Christophe Ventura décrypte la montée des ultra-droites.

En Amérique latine, les deux dernières élections présidentielles marquent encore un peu plus la droitisation du continent, qui a commencé il y a une dizaine d’années avec l’élection de Mauricio Macri en Argentine. Au Pérou, Keiko Fujimori, candidate pour la quatrième fois, entrera en fonction le 28 juillet. En Colombie, Abelardo de la Espriella, homme d’affaires novice en politique, prendra les rênes du pays le 7 août. Dans les deux cas, les résultats ont été serrés – moins de 1% des voix les séparent des candidats de gauche – et non sans soupçons de fraudes. Le passif de la famille Fujimori – dont le père, président de 1990 à 2000, a été condamné pour crime contre l’humanité – fait écho à l’arrivée au pouvoir en début d’année, de José Antonio Kast, fils d’un nazi exilé au Chili et frère d’un ministre sous Pinochet. En Equateur, le président Daniel Noboa est également le fils de… celui d’un milliardaire plusieurs fois candidat. A noter encore que Flavio Bolsonaro, fils de Jair (ancien président de 2019 à 2023, condamné à 27 ans de prison pour tentative de coup d’Etat), sera le candidat du parti libéral face à Luiz Inacio Lula da Silva en octobre prochain.

Spécialiste de la région et auteur d’un article dans Le Monde diplomatique de juillet sur la «déferlante des droites radicales en Amérique latine»*, le directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) et journaliste français, Christophe Ventura souligne la polarisation des sociétés, mais croit en la résilience de la gauche. 

La chute de popularité très rapide dans les sondages du président chilien, ou encore le revers électoral du président équatorien lors du référendum de novembre 2025 sont peut-être des signes qui pourraient lui donner raison. Entretien. 

Après cette vague de gauche en Amérique latine, comment expliquez-vous cette droitisation depuis une dizaine d’années, avec une exception de taille, celle du Brésil avec le retour de Lula?

La droitisation est mondiale, surtout dans les pays américains et européens, mais aussi en Inde par exemple. En Amérique latine, c’est le produit politique des désordre économiques créé par la crise financière de 2008, l’effondrement des exportations des matières premières et donc des économies. Cela s’est encore accentué avec la crise du Covid-19, l’usure du pouvoir, et une nouvelle génération qui arrive dans un monde professionnel sans opportunité et n’ayant connu que la gauche au pouvoir. S’ajoute encore la précarité, l’augmentation des boulots informels, l’auto-entreprenariat qui s’inscrit dans l’économie numérique avec des self-made man et woman qui considèrent n’avoir pas besoin de l’Etat, des scandales de corruption, une augmentation du narcotrafic et donc de l’insécurité et de la violence – thèmes chers à la droite radicalisée qui veut militariser et rétablir l’ordre, en réduisant les autres dépenses de l’Etat et qui propose une version radicale du néolibéralisme. Il y a enfin la défiance, l’usure et le dégagisme, quels que soient les gouvernements d’ailleurs. Au Mexique, c’est la droite qui est tombée par exemple.

Les bilans politiques de Rafael Correa en Equateur, de Evo Morales en Bolivie ou plus récemment de Gustavo Petro en Colombie, ont été pourtant bons…

Pour ceux qui luttent contre les inégalités, oui. Pour ceux plus intéressées par l’économie sans contrepartie, non. De surcroît, la paix totale de Gustavo Petro en Colombie n’a pas abouti, et donc les violences et le narcotrafic ont donné un avantage minime à Abelardo de la Espriella, le président le plus mal élu de l’histoire du pays (49,66 % des voix, contre 48,70 % pour le candidat de gauche Iván Cepeda, ndlr).

Quel est l’impact des réseaux sociaux?

Les réseaux sociaux sont les principaux vecteurs d’informations en Amérique latine, bien plus qu’en Europe. Abelardo de la Espriella a fait sa campagne en ligne. Iván Cepeda, le candidat soutenu par Petro par contre, était plutôt anti-réseaux. Si la gauche est plus présente traditionnellement dans les territoires, dans les associations et les syndicats, la droite n’est pas complètement coupée du terrain. Elle occupe d’autres espaces de sociabilisation qui sont devenus politiques, tels que les Églises, les confréries, les clubs de sport, les associations familiales… 

Comment est-ce possible que les Chiliens ou les Péruviens, par exemple, élisent des présidents liés à d’anciennes dictatures?

Le travail de mémoire n’est pas assez fort. Les nouvelles générations, malgré ce passé sombre, oublient. La «théorie des deux démons» qui vient d’Argentine a ses adeptes. A savoir, une théorie qui relativise les crimes des dictatures avec l’idée que ces derniers n’auraient concerné que des terroristes d’extrême-gauche, marxistes-révolutionnaires… Qu’il y avait deux maux égaux, mis au même niveau: la répression militaire et le terrorisme de gauche. Avec cette théorie, c’est la notion de terrorisme d’État qui disparaît et les militaires qui sont absous.

Quel est le rôle des diasporas?

Depuis 2010 environ, leur rôle est déterminant non plus seulement économiquement, avec des envois d’argent importants, mais aussi politiquement. C’est un phénomène assez nouveau partout en Amérique latine qui apparaît après la crise financière et les effets de la mondialisation, qui ont intensifié les migrations surtout aux Etats-Unis et en Espagne. La composition sociologique de cette nouvelle diaspora diffère des populations locales et ne correspond pas aux équilibres nationaux. Je ne parle pas ici des réfugiés politiques en Europe des années 70 ou 80, traditionnellement à gauche, mais des migrants plus récents, qui, une fois établis dans les sociétés d’accueil, deviennent généralement plus conservateurs, plutôt à droite. Aux Etats-Unis d’ailleurs, la fraction du vote latino, de celles et ceux qui ont obtenu la citoyenneté américaine, comme d’ailleurs le nouveau président colombien Abelardo de la Espriella (citoyen américain et italien) ou le président équatorien Daniel Noboa, est allée en bonne partie à Trump et aux Républicains. Bien sûr, il faut également identifier dans ces flux la part des expatriés souvent membres des catégories qualifiées – cadres, ingénieurs, etc. – dont le vote incline généralement plus à droite. Enfin, il y a des cas, comme le Venezuela, où une part des migrants est constituée de l’opposition de droite, en Espagne notamment.

Au Pérou, le candidat de gauche, Roberto Sanchez, a gagné le scrutin sur le territoire national. C’est la diaspora qui a fait basculer le vote en faveur de Keiko Fujimori. 

Qu’en est-il des fraudes?

Dans le cas péruvien, concernant le vote des diasporas, l’organisation des scrutins était assurée par le ministère des relations extérieures – soit le gouvernement – et non par l’autorité électorale, ce qui a étayé la thèse que le gouvernement aurait pu contrôler le scrutin… 

Les élections sont contestées dans tous les camps, mais comme les autorités électorales se prémunissent en faisant appel à des observateurs de l’OEA (Organisation des Etats américains) et de l’UE (Union européenne), il est difficile d’estimer à quel point ces irrégularités pèsent dans le résultat final. 

Quelle est l’influence du président étasunien?

On parle d’ingérences russes en Europe, mais celles de Trump en Amérique latine sont à une toute autre échelle et sont permanentes. Il met la pression sur les électeurs en leur disant qui voter, en soutenant financièrement «ses» candidats – il a donné 20 milliards de dollars au gouvernement de Javier Milei par exemple – ou en menaçant tel ou tel pays de couper l’aide financière américaine. Il les sidère et les effraie en envoyant ses militaires enlever le président vénézuélien, en affamant les Cubains, ou en matraquant des pays déjà affaiblis économiquement avec des droits de douane… Au Brésil, Lula est plus solide face à l’agression américaine, par la taille du pays et la force de ses institutions, mais il fait aussi face aux ingérences –  à travers les droits de douane et le soutien à la famille Bolsonaro. Alors que les élections approchent.

Les droites latino-américaines, les bourgeoisies, sont «trumpiennes». Parallèlement, Trump essuie le rejet des gauches. Iván Cepeda, en Colombie, ne cesse de dénoncer l’impérialisme étasunien. Au sein des populations, la polarisation existe aussi entre les pros et les antis Trump. 

Avec cette polarisation des électeurs, comment voyez-vous l’avenir du continent?

La difficulté pour ses gouvernements de droite, c’est le risque d’ingouvernabilité, avec une augmentation de la conflictualité. Le caractère étriqué des victoires en Colombie ou au Pérou, font que la situation est très volatile. Les droites gagnent mais ne dominent pas les sociétés. La résilience des forces de gauche existe. 

Quelles influences peuvent avoir les syndicats dans le renouveau de la gauche ?

Les syndicats en Amérique latine sont des acteurs importants. Mais ils n’ont pas la capacité de répondre à la crise politique et à l’essoufflement des gouvernements progressistes. Cependant, ils peuvent être à la manœuvre pour mobiliser des secteurs contre les conséquences destructrices sur le monde du travail liées aux politiques de droite, et soutenir des alliances socio-politiques élargies. C’est un peu les questions stratégiques de toujours dans des conditions radicalisées. Rien n’est écrit à l’avance. Si demain Trump voit son pouvoir écorné avec les élections de mi-mandat en novembre, s’il s’embourbe en Iran, ses alliés seront aussi affectés. Je reste confiant, car les sociétés latino-américaines sont pleines de forces vives et les contradictions que vont produire les droites au pouvoir ne vont pas tarder à se manifester. 

*A lire sur: monde-diplomatique.fr

D'autres analyses de Christophe Ventura sur: iris-france.org

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