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De la ville en 1990 à nos asservissements numériques

A peine avais-je pris en main le Manuel de résistance à l’emprise technologique de l’ami Bruno Giussani, tout fraîchement apparu dans les librairies de Suisse et de France, que mes souvenirs remontèrent jusqu’au début des années 1990. C’est-à-dire au temps où se percevait déjà, dans nos propres villes en Suisse, ce qui m’avait semblé parmi les premiers symptômes de l’injonction numérique qui gouvernerait bientôt nos communautés humaines. Et du désir qu’elles éprouveraient d’y succomber pour se plonger dans les délices de l’obéissance par le clic.

Me revint alors plus précisément, tiré de mes archives, un texte daté d’avril 1990 où je commençais par évoquer ce qu’il devenait pertinent de nommer l’industrie de la culture. Cette industrie qui n’avait déjà plus grand-chose de comparable avec la culture définie, jusqu’alors, comme un moyen de révélation sensible par la fréquentation des arts et l’acquisition de connaissances et de références en tous genres. Et, finalement, comme un moyen d’inspiration bienveillante à déployer au sein de la Cité.

L’industrie de la culture, écrivis-je alors dans ce texte-là daté d’avril 1990, n’était en effet plus guère qu’une mise en illusion de la culture. L’illusion d’un nouveau regard porté sur les choses et sur soi, l’illusion d’un bouleversement de nos esprits, et l’illusion de lendemains qui chanteraient. Et pourquoi cette dérive? Parce que cette industrie de la culture était déjà marquée par nos comportements collectifs typiques de la consommation marchande. Parce qu’il fallait déjà, il y a trente-cinq ans, «se faire» sans relâche des concerts, des films et des musées. Et que ce nouveau principe se révélait déjà moins propice à l’expérience intime de chacun qu’à sa fusion dans les entassements populaires.

Or si la culture avait rejoint ce stade industriel, continuais-je dans ce texte composé voici plus de sept lustres aujourd’hui, c’est que nos villes en étaient devenues la matrice et le schéma. Qu’elles étaient devenues des lieux immanquablement directifs et profondément trompeurs, et même frappés de vacuité malgré leurs masses et leurs volumes: des enchevêtrements toujours plus serrés de présélections routières, qui commençaient à multiplier l’interdit dans nos paysages où la ligne droite et la perpendicularité se manifestaient comme les seules nervures pour structurer l’espace. Où la conscience individuelle des êtres se figeait dans les vertiges de l’obéissance collective et de l’anonymat.

Ces villes me semblaient en effet déjà, dans les années 1990, les royaumes du non-cycle saisonnier qui dissout le rythme des jours et des nuits. Et de la publicité qui falsifie le réel. Et des réseaux où les battements de notre cœur, et le silence de notre âme, s’enfouissent sous le fracas des moteurs et des chantiers. Et des dédales immobiliers que notre œil ne sait plus comment embrasser dans leur entièreté pour y déceler des décors singuliers, des fonctionnements populaires secrets, des oasis et des déserts, des passages sacrés et des paradis.

Ainsi l’industrie de la culture, poursuivais-je dans mon texte en 1990, n’est-elle plus guère qu’une réplique de tous ces bétons clignotants, de toutes ces façades nettes et de toutes ces bagnoles au garde-à-vous des carrefours. Plus guère qu’une sorte de drame sans régisseur et sans limites. Qu'une sorte de spectacle métastatique ayant pour effet d’aspirer ses spectateurs avant d’en faire ses objets, ses jouets et ses proies. Voilà comment l’industrie de la culture, continuais-je, en tant que réplique pure et simple de nos villes contemporaines, nous déshabite de nous-mêmes.

Là-dessus j’ajoutais que le théâtre au sens coutumier de ce mot serait bientôt recouvert par les tintamarres de la dramaturgie transnationale des capitales, que la danse au sens coutumier de ce mot nous enseignerait moins les tracés de l’abstraction que les corsaires de la finance, et que les créateurs plasticiens sauraient moins bien travailler la dynamique des formes que les planificateurs en entreprise. Alors le bordel planétaire à l'image de nos bordels urbains, ou l'inverse, écrivais-je encore, développerait des influences décuplées de violence brute et de pouvoirs séducteurs – et nous finirions par être engloutis dans son spectacle.

Cette conclusion de 1990 achevant de composer un arrière-fond historique absolument subjectif au Manuel de résistance à l’emprise technologique de ce cher Bruno Giussani, je l’achetai tout illico, puis le lus avant d’en inspirer ma prochaine chronique en ce journal. Restons branchés, si j'ose l'écrire.