Après l’inauguration: parole au poète

La fête fut belle. La Maison du peuple de Lausanne a fait les choses comme il faut les faire. Les discours ont été particulièrement réussis. Tous les notables avaient commencé leur carrière dans cette maison remise à neuf. Julien Eggenberger, le président du conseil d’administration, a pu se féliciter du magnifique travail accompli. Le syndic de Lausanne nous a rappelé qu’il était venu demander son adhésion au Parti socialiste au premier étage, reçu sans chaleur… La présidente du gouvernement y était venue souvent avec son militant de papa, quand elle était petite. Le président de l’Union syndicale suisse nous a rappelé les importantes décisions prises dans cette salle. Il l’a beaucoup fréquentée. La fête et les discours se sont tenus dans la salle Jean-Villard-Gilles. Je voudrais, ici, lui donner la parole.

La voix des poètes n’est pas assez écoutée. Il y a juste un demi-siècle, je créais le secrétariat du Parti socialiste vaudois. Je demandais à Jean Villard-Gilles de me dire ce qu’il pensait de la gauche en général et du Parti socialiste en particulier. Je précisais que je publierai son avis dans 24 heures. Voici quelques extraits de sa réponse:

«[…] Je n’ai jamais appartenu à un parti, et si mon cœur est à gauche, bien sûr, il me semble pourtant que la profonde mutation dans laquelle le monde est engagé remet tout en cause. C’est le cas des partis politiques, non leur existence nécessaire, mais dans leur réaction face à la sourde violence du capitalisme qui fait, lui aussi, du social comme Hitler quand, pour conquérir la classe ouvrière, il lui fabriquait des théories progressistes et des Volkswagen!

[…] Certes, le capitalisme a du plomb dans l’aile et le problème des monnaies qui l’agite fait apparaître au grand jour ce qu’il est réellement, à savoir une foire d’empoigne sordide, une jungle féroce dans laquelle tous les coups sont permis. Mais il tient tout, jusqu’aux gouvernements, par le pouvoir invincible de l’argent.

Les événements de Mai 68 l’ont secoué, terrifié, mais, comme au temps du front populaire, il s’est vite ressaisi et le veau d’or est encore debout. La révolution? Un beau rêve mais qui finit toujours mal. Il y a toujours au bout un Napoléon, un Staline, un Hitler, un Franco. Alors, reste le socialisme, un vrai socialisme avant tout soucieux de justice, de liberté, de dignité de l’homme, et capable de vider ces deux mamelles de la tyrannie qui ont nom Bureaucratie et Régime policier.

[…] Et la classe moyenne, cette majorité silencieuse, accrochée à l’ordre moral, mûre pour le fascisme, comment l’arracher à son minable embourgeoisement pour l’amener au socialisme? [...] Je crois qu’au milieu du pesant matérialisme de notre époque, le socialisme, sans négliger bien sûr les problèmes quotidiens, doit mettre l’accent sur l’esprit dont le souffle peut rendre vie au verbe, devenu verbalisme, sur la qualité de la vie, qui, je le crois, est de plus en plus la grande aspiration des peuples.»

Nous fêtions dans la salle qui porte le nom de Jean-Villard-Gilles. J’aurais aimé l’entendre nous dire tout cela. Il a bien mérité que les militants de la gauche vaudoise lui rendent cet hommage. Mais que gardons-nous de lui en dehors de la très célèbre Venoge?

Pierre Aguet, Vevey