«Le salaire minimum a de l’avenir»

Parmi les intervenants au colloque, deux anciens secrétaires régionaux d’Unia, Catherine Laubscher et Alessandro Pelizzari, et un ancien président d’Unia, Andreas Rieger, ont partagé leurs souvenirs et analyses avec le public.
© Thierry Porchet

Parmi les intervenants au colloque, deux anciens secrétaires régionaux d’Unia, Catherine Laubscher et Alessandro Pelizzari, et un ancien président d’Unia, Andreas Rieger, ont partagé leurs souvenirs et analyses avec le public.

Organisé par Unia, un colloque a tiré le bilan d’un quart de siècle de campagnes en faveur des bas salaires

Depuis 2017, cinq cantons ont introduit un salaire minimum légal, tandis que cinq autres sont appelés à se prononcer en votation à la suite de dépôts d’initiatives. En juin dernier, ce sont les citoyens de Zurich et de Winterthour qui ont accepté un salaire minimum municipal, qui bénéficiera à 20000 salariés des deux agglomérations. Trois autres villes alémaniques se prononceront prochainement.

Ce dispositif contre la précarité est porté par les syndicats, ce qui peut paraître une évidence, mais cela n’allait pas de soi il y a à peine un quart de siècle. Ce n'est qu’en 1998 que l’Union syndicale suisse (USS) a décidé de politiser la question des bas salaires en tant que problème de société et de les placer au centre de son action. Jusqu’aux années 1990, la stratégie syndicale reposait sur les conventions collectives de travail (CCT). Le problème, c’est que dans de nombreuses branches à bas salaire, il n’existait que peu de CCT. Organisé par Unia, un colloque est revenu jeudi dernier à Berne sur les hauts et les bas de 25 ans de combat pour des salaires dignes.

«Ce n’était pas du tout à la mode de parler de salaires minimaux et c’était même un tabou. Au sein des syndicats existait la crainte que les bas salaires soient améliorés sur le dos des salaires moyens… voire des salaires des hommes», a rappelé Catherine Laubscher. L’ancienne secrétaire régionale d’Unia Neuchâtel était à l’époque secrétaire centrale du «petit Unia». Avec pour revendication «Pas de salaires inférieurs à 3000 francs», ce syndicat du tertiaire, précurseur de l’actuel Unia, a mené une campagne d’agitation dans le commerce de détail et l’hôtellerie-restauration en mobilisant le personnel et en prenant à témoin l’opinion publique. Avec pour résultat une augmentation de 18% des salaires les plus modestes entre 1998 et 2004 dans la restauration et une progression semblable chez Coop et chez Migros. Parallèlement, les syndicats sont parvenus à relever les salaires les plus faibles dans l’horlogerie, les industries alimentaire et textile, ainsi que dans les imprimeries.

Triple crise...

A partir de 2007, la gauche a lancé des initiatives pour des salaires minimums légaux dans plusieurs cantons, tandis que des syndicalistes de Suisse romande et du Tessin militaient en faveur d’une initiative fédérale de l’USS. «J’étais contre une initiative, je voulais d’abord que nous menions le travail dans les branches. C’est ce que nous avons fait, mais nous sommes arrivés là à nos limites», se souvient, pour sa part, Andreas Rieger, ancien président d’Unia. «Nous vivions une triple crise. Une crise des bas salaires, une crise de la sous-enchère salariale et aussi une crise du syndicalisme, puisque dans certains secteurs, le syndicat était peu représenté. A cette triple crise, il fallait opposer une triple réponse: la politisation des bas salaires, la politisation des moyens de contrôle du marché du travail et la repolitisation de l’action syndicale au travers de mouvements de grève qui se développaient à cette période», explique, de son côté, Alessandro Pelizzari. L’ancien secrétaire régional d’Unia Genève, aujourd’hui directeur de la Haute école de travail social et de la santé de Lausanne, était l’un des promoteurs de l’initiative fédérale pour un salaire minimum de 4000 francs. «Dans les organes syndicaux internationaux, lorsque nous évoquions cette somme, nos interlocuteurs se demandaient dans quel monde nous vivions», sourit Paul Rechsteiner, président de l’USS de 1998 à 2018. L’initiative essuiera une défaite cuisante dans les urnes en 2014, seuls 23,7% des votants l’accepteront. Les initiants réussissent toutefois à faire des 4000 francs une nouvelle norme. Lidl annoncera ainsi fixer sa rémunération minimale à ce montant, suivi peu de temps après par son concurrent Aldi. Les syndicats pourront aussi s’appuyer sur l’initiative pour obtenir un relèvement du salaire minimum dans l’industrie des machines.

Si l’USS a subi un échec sur le plan fédéral, dans les cantons, la gauche et les syndicats réussiront à faire passer des salaires légaux en votation dans le sillage de Neuchâtel en 2011. Réputé le plus élevé du monde (4264 francs pour une semaine de 41 heures), le salaire minimum genevois, entré en vigueur en 2020, a ainsi offert des augmentations salariales à environ 10% des travailleurs.

Urgence sociale

Au final, si toutes ces campagnes ont été bénéfiques pour des centaines de milliers de travailleurs, les bas salaires n’ont cependant pas été éradiqués. En 2020, un salarié sur dix touchait moins de deux tiers du salaire moyen. En outre, depuis plusieurs années, les salaires réels baissent parmi les bas et moyens salaires. «Nous allons nous retrouver au niveau de 2015, c’est critique», prévient David Gallusser, économiste à l’USS. Il y a, en effet, une «urgence sociale», souligne Alessandro Pelizzari: «Il y a 1,3 million de personnes qui vivent en dessous, ou pas loin, du seuil de pauvreté.»

«Au cours des prochaines années, nous allons travailler sur l’exigence de ne plus avoir de salaires de moins de 4500 francs ou 5000 francs pour les personnes disposant d’une formation, ainsi qu’un treizième salaire pour tout le monde, a dit pour conclure la présidente d’Unia, Vania Alleva. Le salaire minimum a de l’avenir, nous allons continuer à le défendre.»

Annie Favre

Augmentée de… 5 centimes

«Un jour, on m’appelle dans le bureau du chef. Nous sommes très contents de vous, me dit-il, nous avons décidé de vous augmenter de… 5 centimes l’heure!... Mais ne dites rien à vos collègues, il pourrait y avoir des jalousies…» C’est avec une pointe d’ironie qu’Annie Favre, ancienne employée de Coop, a livré un témoignage durant le colloque. Cette Biennoise ne s’est pas syndiquée tout de suite; au départ, elle était une «employée 3D: dévouée, docile, discrète». «Ce sont les humiliations qui ont entraîné les rebellions.» Engagée avec un contrat d’auxiliaire, elle a dû batailler durant treize ans pour obtenir, avec l’aide d’Unia, un poste fixe. Aujourd’hui retraitée avec 1956 francs net de revenu mensuel, elle veut encourager et remercier celles et ceux «qui s’engagent pour des salaires corrects permettant de vivre et aussi de ne pas avoir un revenu trop bas au moment de l’AVS».
Photo Thierry Porchet