La durabilité comme fil d’Ariane

Melody Droz dans son atelier.
© Thierry Porchet

«Ce travail exige patience, précision et toucher. Il faut savoir percevoir les coutures avec les mains.»

Styliste et couturière, Melody Droz gère un atelier à Nyon depuis trois ans. Elégance, qualité et éthique au cœur de sa démarche. Reportage

A 25 ans, Melody Droz a déjà l’étoffe d’une cheffe d’entreprise. D’une nature calme, posée, la jeune femme, adepte de la méditation, gère un atelier de couture à Nyon. Epaulée par deux employées travaillant à 80% et à 40%, la responsable mène de front gestion du personnel, administration, fournitures et stock, création, réalisation et réparation. Dans son espace nyonnais baptisé Proximité, rouleaux de tissu et bobines de fils colorés, machines à coudre, surfileuse, ciseaux, miroirs, présentoirs de vêtements... habillent l’espace, ordré et lumineux. Au bout de la pièce, l’incontournable cabine d’essayage. En bruit de fond, le cliquetis de l’aiguille qui court sur le tissu et de la musique, discrète. Penchée sur une large table, à côté d’un tableau d’affichage où figurent les travaux prioritaires à effectuer, Melody Droz, toute de gris vêtue, œuvre aux finitions d’un pantalon pour homme. Elle attire l’attention sur ces détails qui, dans le sur-mesure, font la différence: une petite boucle à la boutonnière pour garantir l’ajustement parfait d’une ceinture, des talonnettes remplaçables qui évitent que les bas du vêtement s’usent trop vite en frottant contre la chaussure. La jeune femme souligne aussi les possibilités qu’offre la confection maison dans la correction d’anomalies. Niveau d’épaules différent, dos bossu, trop cambré... La styliste et couturière saura au besoin masquer ces défauts.

Mode démodable...

De fil en aiguille, Melody Droz évoque les différentes facettes de son métier et les aspects qu’elle entend privilégier. Elégance, qualité et durabilité qui vont de pair, figurent au cœur de sa démarche. La Vaudoise insiste encore sur son souci de garantir de bonnes conditions de travail en opposition avec l’exploitation d’ouvriers textiles trimant dans les usines asiatiques. Et précise sa vision, développée avec sa propre marque portant le nom de Melody Marie (son deuxième prénom). «Je cherche à valoriser les lignes, les courbes féminines. Je privilégie les matières naturelles. Préfère les habits classiques et plutôt d’une certaine simplicité. La mode se démode.» L’aspect confortable doit aussi être au rendez-vous, note la styliste, présentant au passage une longue robe bordeaux descendant jusqu’aux pieds, fluide, qu’elle s’est confectionnée. Critique par rapport au prêt-à-porter souvent «mal fait», la professionnelle à l’œil aiguisé est toutefois consciente de s’adresser, en raison des prix des articles, à une certaine élite. «Mais tout dépend des modèles et si le tissu est amené ou non par l’intéressé», nuance la styliste qui affirme ne pas souffrir de la concurrence des enseignes bon marché ni de la vente sur internet. «La qualité, évidemment, n’est pas la même», souligne la Vaudoise qui peut s’appuyer sur une clientèle locale – et un bouche-à-oreille efficace – formée essentiellement de femmes aux requêtes variées.

Fils à retordre bienvenus

«Il y a celles qui, attachées à un habit, nous demandent de le reproduire», explique Melody Droz montrant sur un mannequin une combinaison qu’elle va devoir refaire à l’identique avec une nappe et un drap noirs apportés par la commanditaire. Et la jeune femme de souligner une conscience écologique croissante. «D’autres souhaitent une tenue particulière pour un événement spécial: mariage, remise d’un brevet, anniversaire, fêtes... Mais la majorité de nos clientes optent pour des vêtements du quotidien. Certaines viennent avec une idée claire en tête. Le reste compte sur nos propositions et nos conseils.» Pour répondre au mieux aux attentes des acheteuses, la responsable dispose aussi de prototypes: suspendus à des cintres, des jupes, chemises, robes, vestes... de formes et de styles différents, permettent une première orientation. Melody Droz dévoile également un carnet rempli de ses croquis accompagnés d’échantillons de tissus susceptibles d’aider les indécises. Matière, couleur, morphologie de la personne, forme ample, cintrée... contribueront au choix du modèle. Ceux qui donnent du fil à retordre à Melody Droz ne la rebutent pas. Au contraire. «J’aime créer des vêtements pour des personnes ayant des physiques particuliers. Un défi plus grand que pour celles avec des tailles 38», sourit l’artisane qui, titillée par la difficulté, apprécie par-dessus tout le moment d’empoigner ses ciseaux. «Une étape délicate qui nécessite un geste sûr.» Mais d’abord, il faudra évidemment prendre les mesures, réaliser un patron, un prototype et procéder aux essayages, qu’il s’agisse d’une création à part entière ou d’une exécution.

Epingles comprises

L’atelier est aussi consacré aux réparations, aux retouches et à la confection de rideaux, coussins et accessoires divers comme des cravates. Sara Gomez repasse, dans un nuage de vapeur, un veston qu’elle a raccourci. L’employée de 26 ans apprécie son travail pour le contact qu’il lui offre avec les clients, l’ambiance d’une petite entreprise et l’autonomie dont elle jouit. Tout en notant qu’au départ, elle a trouvé «étrange et intimidant» de travailler pour une patronne plus jeune qu’elle. Couturière œuvrant auparavant dans la vente, elle précise toucher un salaire identique à celui perçu par le passé. «Mais j’ai gagné au change. Ici, c’est plus sympathique et je bénéficie de flexibilité.» La mode inspire aussi à Sara Gomez un commentaire sévère: «Comme la publicité, elle pousse aux achats inutiles. Ma génération cherche toutefois aujourd’hui davantage à privilégier le durable. De plus en plus de personnes viennent à la boutique pour faire réparer des vêtements ou pour du sur-mesure», affirme la collaboratrice qui se charge pour sa part essentiellement des retouches. «Je suis plus manuelle qu’imaginative. Je suis à l’aise avec les aspects techniques. Et je comprends les épingles de Melody», sourit Sara Gomez estimant qu’une tenue reflète assurément l’état d’esprit, l’humeur de celui qui le porte.

Excentricités...

«Habillée de noir ou de gris, la personne veut plutôt passer inaperçue. En couleurs, elle s’ouvre au monde.» Si l’employée est essentiellement amenée à exécuter des travaux courants, elle apprécie les requêtes plus excentriques. «Il y avait par exemple le projet de coudre une housse pour une vache grandeur nature. On m’a aussi demandé de réparer le bras d’une poupée.» De son côté, Melody Droz cite, parmi les commandes sortant de l’ordinaire, une dizaine de bombers. Ces vestes chaudes en laine bouillie ont été sollicitées par une association locale qui les remettra à des personnes démunies. «On nous a demandé de faire uniquement des tailles XL, pour que leurs détenteurs puissent accumuler les couches dessous.» Melody Droz cite aussi, au rang des créations originales, outre les robes de mariée qui requièrent au moins un mois de travail, la fabrication d’un... gilet de chasse. Rembourrage pour épauler le fusil, manches amovibles, cartouchière à l’intérieur des poches, boutonnières brodées main, etc. La responsable montre avec une certaine fierté le modèle quasi terminé. Mais quelle que soit la confection, la styliste et couturière confie s’en détacher avec peine: «Je mets beaucoup de temps, d’amour dans mes réalisations. Il est difficile de m’en séparer Mais quand je vois le vêtement porté, le but est atteint. Je ressens beaucoup de joie.»

Melody Dorz pose avec une de ses créations.

 

Quelques gestes du métier.

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